Décrochages, sans-abrisme : l’errance des jeunes, aggravée par la pandémie de coronavirus, est en hausse

Peut-être avez-vous été surpris par le jeune âge d’une personne sans abris croisée au hasard d’un déplacement ? C’est la partie émergée de l’iceberg puisque la toute grande majorité des jeunes "en errance" portent une cape d’invisibilité, passant souvent sous les radars. Les acteurs de terrain, eux, les connaissent bien et s’inquiètent de leur nombre croissant. Le parlement francophone bruxellois s’est saisi du problème et a voté une série de recommandations à l’unanimité, ce vendredi après-midi.

L’école, lieu majeur de socialisation

Lors du dernier dénombrement (comptage à un moment T) réalisé par Bruss’help à l’automne dernier en région bruxelloise, 933 mineurs étaient logés dans des centres, des squats, etc. alors qu’ils étaient 612 en 2018, une hausse inquiétante aggravée par la pandémie de Covid-19 qui a exacerbé les injustices et les situations préexistantes.

L’école, un lieu de socialisation majeur pour ces jeunes, illustre bien le problème. Les établissements scolaires ont été fermés à plusieurs reprises depuis le début de l’épidémie et les plus fragiles qui y trouvaient un cadre sécurisant… l’ont perdu. Les deux tiers de ces mineurs étaient de jeunes enfants qui accompagnaient leur famille ou leur mère dans la grande majorité des cas ; le tiers restant des adolescents.


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Les mineurs étrangers non accompagnés (MENA) représenteraient eux 5%. En 2018, ils étaient 1635 jeunes adultes de 18 à 26 ans à avoir été hébergés au Samu social de Bruxelles.

Sous les radars

"Ces chiffres ne constituent qu’une partie de la réalité", analyse le directeur de Bruss’help, François Bertrand. "L’offre à Bruxelles influence ces résultats. La plupart des associations et des organismes d’aide hébergent en effet des familles".

Une série de jeunes passent donc à côté du dénombrement parce qu’ils sont isolés, très mobiles (ils passent d’une région à l’autre, d’une ville à l’autre), sont hébergés chez des copains ou des membres de la famille, vont dans des structures d’accueil pour une nuit, deux… passent d’une structure à l’autre. Leur nombre est par conséquent très difficile à évaluer précisément. Une certitude pour le directeur de Bruss’help: "ils sont plus nombreux avec le coronavirus. La pandémie a apporté de nouveaux publics, inconnus de nos services."


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Ruptures et transitions

Les histoires des jeunes en errance sont différentes mais elles présentent des points communs. Ils ou elles ont connu des ruptures, familiales ou institutionnelles, ont fugué ou ont été exclus parfois très jeunes, par exemple de l’école (3651 exclusions en Fédération Wallonie-Bruxelles au cours de l’année scolaire 2018-2019, dont 1484 refus de réinscription en fin d’année scolaire). Leur vie est balisée par des décrochages qui les rendent fragiles.

Les moments de transition, comme le passage à la majorité, sont difficiles. Et les associations de terrain constatent que, dans les situations les plus dramatiques, ces jeunes se retrouvent à la rue et risquent de tomber dans l’alcool et les drogues. Comme s’il fallait ajouter une épaisseur de gris à la grisaille, les jeunes LGBTQI + sont encore plus fragiles et plus exposés à l'"errance" en raison de leur orientation sexuelle.

Mieux détecter les situations à risque

La région bruxelloise n’est pas la seule concernée par le phénomène, d’autres villes également, qu’elles soient grandes ou petites : "La migration est plus présente à Bruxelles, même si toutes les villes y sont confrontées et tentent d’y remédier", précise Fanny Laurent, chargée du travail communautaire de l’ASBL Macadam, un nouveau centre d’accueil pour les jeunes SDF, logé à Anderlecht. "Les réalités sont proches même s’il y a quelques différences territoriales."

Les ruptures vécues par ces jeunes sont évitables, selon Fanny Laurent : "Elles sont liées à des situations qui ne sont pas prises en considération suffisamment tôt, avec suffisamment de moyens humains ou financiers. Il faut une vraie volonté politique pour mettre en œuvre cette prévention."

Un rapport parlementaire documenté

Les nombreuses recommandations approuvées ce vendredi après-midi par le parlement francophone (46) sont l’aboutissement d’un long travail… et un point de départ. Le député bruxellois Ecolo Pierre-Yves Lux, qui a lui-même travaillé dans une maison de jeunes, porte le projet depuis un an. Il a coécrit un rapport de 191 pages sur les jeunes en errance, avec la députée PS Nadia El Yousfi. Le texte synthétise le travail de six commissions parlementaires où des acteurs de terrain ont été entendus : des représentants de maison d’accueil, de centre d’éducation en milieu ouvert, de services de santé mentale, du CPAS, une juge du tribunal de la jeunesse… et des jeunes en errance eux-mêmes.

Changer de paradigme

Pour l’élu Ecolo, "Les pouvoirs publics doivent se rapprocher des acteurs de terrain et prendre à bras-le-corps cette problématique, transversale à tous nos parlements et gouvernements".

Et de pointer certaines recommandations "fondamentales" comme celle du changement de paradigme : "Il faut se baser sur les spécificités des jeunes pour leur venir en aide et non demander aux jeunes de s’adapter aux structures existantes" (sous peine de passer à côté de leur détresse, ndlr). "Nous devons également être plus dans la prévention, notamment la prévention des signes de l’errance."

Errance et résilience

Qu’adviendra-t-il de ces 46 recommandations ? Pierre-Yves Lux espère déjà les porter devant le parlement de la Fédération Wallonie Bruxelles où il siège mais il faudrait que les pouvoirs publics s’en saisissent plus largement.


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Les jeunes en errance ont vécu des situations dramatiques, mais "Ce qui frappe", conclut Fanny Laurent de l’ASBL Macadam, "c’est la résilience de cette jeunesse et sa volonté d’éviter que ça arrive à d’autres". Tous n’y arriveront malheureusement pas.

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