Crise financière des hôpitaux : ils travaillent à la buanderie, au service de nettoyage, d'entretien des machines et ils ont peur pour l'avenir

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Ils travaillent à la buanderie, au service de nettoyage, au service d’entretien des machines. Ils sont médecins ou infirmiers. Tous les membres du personnel des hôpitaux s’inquiètent aujourd’hui pour l’avenir de leur emploi, de leurs conditions de travail et, plus généralement, pour celui des soins de santé en Belgique. Car au total, l’épidémie devrait coûter entre 5 et 7 milliards d’euros aux centres hospitaliers. Des milliards de dettes qu’ils n’arriveront pas seuls à éponger.

Aujourd’hui, on estime qu’il y a environ 40 millions d’euros en moins

Avant de parler des conséquences de ces pertes sur le personnel et son travail, il faut d’abord évoquer quelques chiffres. Pour le groupe Jolimont qui comprend notamment 6 hôpitaux, le coût de la crise est considérable : "Aujourd’hui on estime qu’il y a à peu près 40 millions d’euros en moins en termes d’activité", nous explique l’administrateur-délégué du groupe, Stephan Mercier, qui précise que le bénéfice engendré est habituellement d’un million d’euros par an sur 450 millions d’euros de chiffre d’affaires. "Un million d’euros, c’est très peu par rapport au chiffre d’affaires et ce n’est pas de l’argent qui va dans les poches des actionnaires. C’est de l’argent qui reste dans les moyens propres de l’hôpital, dans un fonctionnement sans but lucratif".


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40 millions d’euros de pertes, c’est aussi le calcul fait par le CHU Saint-Pierre à Bruxelles. Car pendant la crise du coronavirus, les hôpitaux n’ont enregistré quasiment aucune rentrée financière puisque la plupart des interventions habituelles ont été annulées pour se concentrer uniquement sur les patients Covid. Des investissements ont aussi dû être réalisés pendant la crise. Des investissements qui ont un coût mais qui étaient essentiels pour sauver des vies.

Il est évident que quand on va faire des choix stratégiques, il y a certains projets qui pourraient passer à la trappe

Pendant la crise, les employés du service Biomédical, chargé de l’entretien et de la réparation des équipements, étaient eux aussi sous pression. Si trop de machines tombaient en panne simultanément, cela pouvait avoir des conséquences dramatiques pour assurer le traitement des patients. L’hôpital a également commandé une vingtaine de respirateurs dont le coût est estimé à au moins 60.000 euros par machine.

Alors, quand Patrick Rosière, responsable de ce service, entend que l’hôpital a aujourd’hui 40 millions de pertes, il craint pour l’avenir de l’entretien de cet équipement : "C’est une crainte que j’avais déjà avant et qui est renforcée aujourd’hui", nous explique-t-il. "Avec la crise, on sent que si on n’a pas d’aide financière, ça pourrait être un problème à court terme. On veut faire notre métier correctement, on veut que le personnel médical utilise du matériel conforme. Si on n’a pas ce refinancement et qu’on doit prendre des risques parce que l’appareil n’est pas conforme, c’est un choix que je ne comprendrais pas personnellement", ajoute-t-il. Si le directeur général du CHU Saint-Pierre assure qu’il n’est pas question d’en arriver là, la sonnette d’alarme est tout de même tirée tant du côté du personnel que de la direction.

Cet employé n’est pas le seul à être inquiet. Si l’hôpital de Jolimont à La Louvière reste dans le rouge sur le long terme, il devra faire des économies dans tous les services, à commencer par les moins connus des patients comme la buanderie de Jolimont. C’est l’une des dernières directement implantée au sein d’un hôpital belge.

Ici, on nettoie les draps de lit des patients ou encore les vêtements du personnel. Au total, 1000 tonnes de linge sont lavées et séchés tous les ans. Avec la crise, le personnel a dû accélérer la cadence, si bien que l’activité a augmenté de 30% et que l’équipe a été renforcée par des employés de l’hôpital. "La buanderie a pu faire notamment appel à des kinésithérapeutes, des personnes qui travaillent dans le service de qualité ; ce qui a permis d’assurer une certaine solidarité entre les métiers", précise Quentin Botton, responsable logistique du groupe Jolimont. 

Mais avec les problèmes financiers rencontrés par le groupe, certaines machines, comme le sèche-costume destiné à sécher les tenues du personnel, risquent de ne pas être remplacées comme prévu en fin d’année : "Il est évident que quand on va faire des choix stratégiques, il y a certains projets qui pourraient passer à la trappe comme celui-ci", explique Quentin Botton.


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Le responsable du service craint également que l’hôpital ne fasse, à terme, appel à un sous-traitant pour ce service. "Si cette buanderie disparaît, l’hôpital dépendra totalement de l’extérieur. Et la crise Covid nous a montré quels étaient les dangers d’une dépendance trop importante à l’extérieur. On l’a vu avec les masques par exemple. Ici, nous avons une maîtrise du processus et nous pouvons répondre rapidement aux besoins exceptionnels".

Vous savez que depuis la nouvelle loi sur les entreprises, les asbl peuvent être en faillite

Sans rentrée financière pendant la crise et avec une situation qui mettra du temps à revenir à la normale, les hôpitaux disent ne plus être assurés de recevoir le budget des soins de santé qui leur est versé trimestriellement par l’Inami : "C’est là le cœur du problème", explique Philippe Leroy, directeur général du CHU Saint-Pierre. "Chaque intervention effectuée correspond à un code et chaque code correspond à un tarif. On reçoit alors un budget pour les activités réalisées au sein des hôpitaux". Mais, nous explique-t-il, les prestations réalisées sur les patients Covid ne correspondent pour la plupart à aucun code d’intervention au vu de la nouveauté de cette crise. "On ne peut pas concevoir qu’on ne soit pas aidé parce qu’il y avait un budget qui était prévu pour les soins de santé. Ce qu’on demande, c’est que ce budget nous soit versé".

Reportage de notre journal télévisé de 19h30

Le gouvernement Wilmès a par ailleurs débloqué deux milliards d’euros pour le secteur. Deux milliards d’avances que les hôpitaux s’attendent à devoir rembourser. Mais ce ne sera pas possible : “Vous savez que depuis la nouvelle loi sur les entreprises, les asbl peuvent être en faillite", rappelle Stephan Mercier. "L’avance protège contre la faillite mais si cela n’est pas régularisé, on se trouve avec un problème de continuité effectivement".

Du côté du ministère de la santé, le cabinet de Maggie De Block assure qu’il tiendra compte "des surcoûts et frais liés à la crise dans le calcul du budget supplémentaire définitif relatif à la covid 19". Une promesse que les hôpitaux trouvent bien vague. "Ils parlent de surcoût mais ils occultent le travail que nous avons réalisé gratuitement pendant la crise et qui a engendré un problème bien plus important que ce surcoût", répond Philippe Leroy. "On joue sur les mots car l’argent reçu, nous avons bien dû l’enregistrer comme une dette".

Tout comme Philippe Leroy et Stephan Mercier, l’ensemble du personnel des hôpitaux attend des décisions fortes de la part du prochain gouvernement : sans cela, certains établissements hospitaliers devront définitivement fermer.

Pression du personnel médical, dans notre JT du 16 juin

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