Coronavirus: le chômage a plus augmenté chez les hommes que chez les femmes en Wallonie, mais ces statistiques cachent une autre réalité

La crise sanitaire a touché de larges pans de la population. Le marché de l’emploi n’a pas fait exception. Le nombre de demandeurs d’emploi est en hausse. Derrière cela, se cache une réalité plus complexe. En Wallonie, l’augmentation de la demande d’emploi affecte plus les hommes que les femmes. A Bruxelles, la crise du Covid a accentué les inégalités entre hommes et femmes.

De manière générale, la crise tend à rendre plus difficile les conditions de travail des femmes, quand elle ne menace pas leur maintien sur le marché du travail.

En Wallonie, le taux de chômage des femmes a augmenté deux fois moins que celui des hommes

La crise sanitaire du Covid-19 a eu plusieurs conséquences socio-économiques. En Wallonie, après quasi six années de baisse consécutive, la demande d’emploi s’est orientée à la hausse. En moyenne, la demande d’emploi en 2020 est de 3% plus élevée qu’en 2019.

Mais derrière cette statistique, après analyse, on constate des disparités entre hommes et femmes. Le Forem constate que le taux de chômage a augmenté de 1,6% chez les femmes et de 4,1% chez les hommes.

Le Forem propose une explication. Le marché du travail reste très clivé selon le genre des travailleurs. Les hommes sont assez largement majoritaires dans les secteurs industriels et marchands. Dans la construction, ils constituent 93% de la main-d’œuvre. Dans les secteurs de l’eau et des déchets, c’est 81%. Dans l’industrie extractive, la proportion d’hommes est de 81%. Dans l’industrie manufacturière, 76% des travailleurs sont des hommes. Dans l’entreposage, on compte 79% d’hommes et dans la distribution d’énergie, 70%. 


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Les femmes, elles, sont beaucoup plus présentes dans les secteurs du non marchand tels que la santé, l’action sociale (77% de femmes), l’enseignement (71%) et dans les activités de services administratifs et de soutien où plus de 6 personnes employées sur 10 sont des femmes.

Le Forem rappelle que le secteur non marchand subit moins les fluctuations conjoncturelles que le secteur marchand. La crise a donc davantage contraint au chômage les personnes travaillant dans l’industrie que dans les services.

Cela se reflète aussi du côté des offres d’emploi. De manière générale, le Forem a constaté un recul de 15% du nombre d’opportunités d’emploi en 2020 par rapport à 2019. Mais là encore, cette moyenne cache des réalités différentes. Certains secteurs majoritairement féminins ont vu leur activité augmenter depuis le début de la pandémie. Par exemple, le secteur de la santé et de l’action sociale a vu le nombre d’offres d’emploi augmenter de 5%. Ces secteurs qui ont cherché à engager ont donc aussi contribué à garder en poste leur personnel, majoritairement féminin.

Du point de vue de l’emploi et du chômage des femmes, la bonne tenue du secteur non marchand en période de crise a contrebalancé les effets plus négatifs constatés dans d’autres secteurs tels que les métiers de contacts (coiffeurs, massages, soins de beauté), le commerce de détail, le tourisme et l’Horeca, beaucoup plus touchés par la crise et où le nombre de demandeurs d’emploi a augmenté.

A Bruxelles, la crise du Covid a accru les inégalités et les discriminations des femmes face à l’emploi

Dans la capitale, Actiris, l’organisme régional en charge de l’Emploi, constate que l’écart entre hommes et femmes s’est creusé pendant la crise.

Avant la crise, à Bruxelles, les femmes et les hommes avaient déjà un accès inégal à l’emploi. 4 Bruxelloises sur 10 étaient exclues ou indisponibles sur le marché de l’emploi, contre 3 hommes sur 10. La crise sanitaire n’a rien amélioré.

En effet, explique Actiris, une crise économique traditionnelle touche d’abord des secteurs plus "masculins", comme les transports ou la construction. A Bruxelles, la crise du Covid n’a pas épargné des secteurs où la main-d’œuvre féminine est plus importante. 

Par exemple, explique Actiris, les aides ménagères qui travaillent avec des titres-services ont été forcées d’arrêter de travailler plusieurs mois. Et là où les femmes ont continué à travailler, la crise a aussi, selon Actiris creusé les inégalités. 

Dans certains secteurs comme les soins de santé, la charge physique et mentale a augmenté, les conditions de travail se sont détériorées. De nouvelles contraintes sont apparues en lien avec le virus, comme la fermeture de crèches ou d’écoles et ont contribué à accroître les inégalités. 

Un contexte qui pèse particulièrement sur les familles monoparentales. A Bruxelles, un enfant sur quatre grandit dans une famille monoparentale. Dans 86% de ces familles, c’est une mère célibataire qui est en charge. Selon Actiris, ce sont ainsi près de 64.000 familles qui ont été exposées à un risque plus grand d’exclusion sociale et financière pendant la crise sanitaire.

Les femmes ont plus eu recours aux congés de type "Corona"

Même si, en apparence, les femmes ont, globalement, moins souvent perdu leur emploi que les hommes, si l’on se réfère, par exemple, aux statistiques du Forem pour la Wallonie, elles ont malgré tout, plus souvent que les hommes, adapté leur vie professionnelle à la situation générée par la crise du Covid.

Ainsi, au-delà des pertes d’emploi, il faut, dit le Forem, souligner que sur les 95.748 utilisateurs du congé parental Corona, on dénombrait 65.952 femmes (68,9%) et 29.796 hommes (31,1%) à la fin octobre 2020.

A Bruxelles, Actiris va dans le même sens. 75 des congés parentaux "Corona" ont été demandés par des femmes, explique Actiris dans un communiqué, citant une étude de l’ONEM.

Une femme sur quatre envisage de réduire son temps de travail ou de quitter son emploi

Toutes les crises révèlent et amplifient les inégalités. La crise du Covid n’échappe pas à la règle. Isabella Lenarduzzi, fondatrice de JUMP, une organisation qui s’occupe d’égalité entre les femmes et les hommes dans le monde du travail, n’en doute pas. 

Elle cite des chiffres "alarmants", communiqués par la Commission européenne la semaine dernière. "Les femmes ont perdu plus de deux millions d’emplois sur l’Union européenne avec le premier confinement. Quand il a été question de revenir au travail, il y a le double d’hommes par rapport aux femmes qui sont revenus au travail", cite Isabelle Lenarduzzi.

Pour elle, cela ne veut pas dire que les femmes avaient perdu leur emploi, mais plutôt qu’elles étaient dans une autre situation. "Quand elles sont mères, les enfants n’avaient pas école. Il fallait quelqu’un qui s’en occupe. Les personnes âgées étaient souvent en difficulté. Il fallait qu’elles s’en occupent. Un an après, il y a toujours un déficit sur le retour des femmes à l’emploi", explique Isabella Lenarduzzi. 

Ces femmes ont donc dû changer leur vie, adapter leur temps de travail, voire être obligée de s’arrêter de travailler. "McKinsey a estimé qu’il y avait une femme sur quatre qui envisageait de réduire son temps de travail ou de partir de son emploi parce qu’elle n’arrivait plus à tout gérer", s’inquiète la fondatrice de JUMP. La crise a provoqué une sorte de retour en arrière avec des femmes reprenant à leur compte les soins à porter aux plus fragiles et aux plus jeunes.

Il y a plein de femmes qui ont changé leur contrat de travail pour travailler moins d’heures et ça, c’est vraiment dramatique

Selon Isabella Lenarduzzi, les femmes ont, à cause de la crise suscitée par la pandémie, passé trois plus de temps qu’avant à de la famille et des tâches ménagères. Elles ont, quand elles pouvaient se le permettre, pris des congés parentaux ou corona. On l’a vu, tant à Bruxelles qu’en Wallonie, 70 à 90% des congés "Corona" ont été pris par les femmes. "Ça veut dire que si elles n’ont pas perdu leur emploi maintenant, elles ont perdu leurs revenus ou ont eu une diminution drastique de leurs revenus. Ça veut dire aussi qu’elles sont beaucoup moins visibles dans leur entreprise et que ça va impacter fort probablement la suite de leur carrière", explique Isabella Lenarduzzi, de JUMP.

Isabella Lenarduzzi souligne que l’Organisation internationale du travail (O.I.T.) a averti des pays comme la Belgique et la France que les salaires avaient globalement diminué mais que le différentiel entre la diminution du salaire des femmes par rapport à celui des hommes était plus élevé qu’ailleurs. Ce qui, selon Isabella Lenarduzzi, est inquiétant. "Il ne s’agit pas des revenus de remplacement comme les congés 'Corona', les congés parentaux etc. Ça veut dire qu’il y a plein de femmes qui ont changé leur contrat de travail pour travailler moins d’heures et ça, c’est vraiment dramatique et cela confirme ce que McKinsey dit, qu’une femme sur quatre n’y arrive plus et pense partir du marché du travail ou diminuer son temps de travail", explique-t-elle.

En Italie, où l’Etat a été beaucoup moins présent au niveau des indépendants et des indépendantes, 400.000 personnes sont parties du marché du travail, dont plus de 300.000 femmes, des indépendantes, plus touchées parce qu’elles étaient actives dans tout ce qui est soins à la personne, l’Horeca, le tourisme, l’accueil.

Manque de statistiques fiables en Belgique pour mesurer l’impact de la crise sur les femmes

On mesure les dégâts en Italie. Malheureusement, regrette Isabella Lenarduzzi, c’est plus compliqué en Belgique. "C’est scandaleux, parce que s’il n’y a pas de chiffres, on ne peut pas répondre à un problème puisqu’on ne le connaît pas. On est en train de reculer de plusieurs années par rapport à tous les efforts qu’on a fait ces derniers temps pour essayer d’avoir plus d’entrepreneuses, d’indépendantes etc.", constate la fondatrice de JUMP. 

Pour elles, c’est évident, "globalement, les femmes se sont appauvries". "C’était déjà les plus pauvres parce que leurs métiers sont toujours moins valorisés que les métiers à qualification équivalente des hommes. Elles gagnent moins, ont des contrats plus précaires. Elles ont dû diminuer leurs horaires ou s’arrêter en profitant d’allocations de remplacement, ce qui a eu un impact sur leurs revenus", rappelle Isabella Lenarduzzi.


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Et la fondatrice de JUMP lance un pavé dans la mare en s’interrogeant sur le plan de relance, les milliards d’euros que l’Europe injectera, à travers des projets défendus par les autorités belges, pour redémarrer l’économie après la crise du Covid. "On a droit à 6 milliards d’euros qui doivent être donnés aux secteurs numériques, énergétiques et infrastructure. Ce sont trois secteurs où les femmes sont quasiment absentes, à peu près 20% des salariés. Ce ne sont pas elles qui sont aux commandes. Elles ne sont quasiment pas parmi les cadres. Elles ne sont certainement pas là parmi les propriétaires d’entreprises et donc n’en profiteront pas", s’inquiète Isabella Lenarduzzi.

Pour elle, il faut surtout revaloriser les métiers où les femmes sont présentes, tous ces métiers qui se sont révélés d’une importance cruciale pendant la crise du Covid, dans la santé, le social, etc. "Si on ne le fait pas après une pandémie… qu’est-ce qu’il nous faut ?", s’interroge Isabella Lenarduzzi.

Inégalités salariales hommes - femmes: JT 06/10/2020

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