Commission Samusocial: "Le Conseil d'administration a eu des réactions hallucinantes par rapport à la presse"

La commission parlementaire d'enquête sur le Samusocial à Bruxelles découvre peu à peu le fonctionnement de cette Asbl, avec au menu de ce jeudi sa communication et ses pratiques vis à vis de la presse et puis sa comptabilité. 

Les auditions ont débuté à 8h30 ce jeudi matin avec Christophe Thielens, responsable du service communication du Samusocial depuis 2010 suivi de Liliane Marage, ancienne comptable de l’Asbl. Rita Glineur, administratrice et proche d'Yvan Mayeur, était inscrite pour ce jeudi mais son audition a été reportée à lundi 12h30.

Christophe Thielens, qui a souhaité ne pas être filmé, s'est montré fort critique à l'égard du conseil d'administration du Samusocial. C'est lui le destinataire du mail envoyé le 25 mai 2017 par le président (démissionnaire) du Conseil d'administration, le docteur Michel Degueldre, laissant apparaître une volonté d'intimidation de journalistes et d'un député, et dont la publication a scandalisé la presse ce mercredi. La commission l'a entendu pendant 4 heures ce jeudi matin.

Degueldre, un homme "égaré"

"J'ai reçu ce mail alors que j'étais en Bretagne, explique le responsable de la communication du Samusocial. Il m'a beaucoup étonné. Je pense que c'est la réaction d'un homme désespéré, un homme égaré qui ne sait plus comment réagir. C'est juste hallucinant de recevoir ce type de demande. Une farce. J'ai répondu qu'on en parlera à mon retour", ce que Christophe Thielens s'est abstenu de faire.

Christophe Thielens relativise l'initiative du docteur Degueldre: "Ce genre de propos est maladroit. Je me suis empressé d'appeler Gregory Polus (ndlrle directeur opérationnel) pour savoir comment réagir. On en a rigolé. (...) C'est pas une question de personnes. Monsieur Fadoul (ndlr. RTBF) s'y était intéressé. Puis monsieur Carlot (ndlr. RTBF), puis monsieur Christophe Leroy (ndlr. Le Vif)..."

Une attitude "guerrière, dans le déni"

Dans son intervention, Christophe Thielens note la distance qui a pu exister entre les vues du personnel et celle de la direction concernant les enquêtes de la presse sur le fonctionnement du Samusocial: "Là on s'est dit, il y a un os à ronger il ne vont pas le lâcher. C'était évident pour nous."

"Je ne comprends pas les décisions du Conseil d'administration. Ce sont les mauvaises décisions qui ont été prises du début à la fin. Monsieur Degueldre était dans une sorte de déni, comme madame Peraïta. J'ai eu vent de leurs réactions hallucinantes par rapport aux questions de la presse."

"Je pense que ce déni était alimenté par madame Peraïta. On voyait les questions comme une attaque et on y répondait par une attaque. C'était une attitude guerrière (...) c'était une dynamique générée par certains, par madame Peraïta. On regrettait cette attitude en interne".

Peraïta et Mayeur aux commandes

"Degueldre était très présent. Mais le vrai patron, c'était Peraïta. Et Mayeur était l'autorité ultime", ajoute-t-il. "Même après avoir quitté la direction générale, madame Peraïta a gardé la main sur la gestion journalière".

Christophe Thielens raconte les mises en garde que lui et son service ont adressé à la direction. Lorsque Pascale Peraïta lui propose de relire sa ligne de défense en vue de donner une interview au Soir, il doit lui expliquer que cette "logorrhée" ne convaincrait personne. "Les gens ne veulent pas entendre cela, ils veulent des chiffres, du factuel", surtout en ce qui concerne les dons, véritable ressource du Samusocial.

Pascale Peraïta résume alors ce scepticisme dans la formule: "Il a mal au ventre pour ses donateurs", explique Christophe Thielens qui a dû synthétiser ses arguments dans un document destiné à soutenir son interview au Soir.

Courrier d'avocat: "Hallucinantpetit"

Abordant le sujet des articles web publiés par la RTBF, Christophe Thielens note que le premier papier, du 24 mai dernier, a un peu été noyé dans l'actualité de l'élection présidentielle en France.

Il reconnaît que les journalistes ne faisaient que leur travail, tout comme le député Alain Maron (Ecolo) qui s'était intéressé au fonctionnement du Samusocial.

Christophe Thielens explique en outre n'avoir pas été consulté au sujet de l'envoi d'un courrier du bureau d'avocats Uyttendaele à la RTBF concernant l'enquête de ses journalistes sur le Samusocial. Le journaliste Karim Fadoul y est qualifié de "journaliste peu scrupuleux", annonce Benoît Cerexhe. Là aussi Christophe Thielens trouve cela "hallucinant" : "C'était un suicide de faire cela". Il avoue avoir "mal vécu le fait qu'on utilisait 'ces méthodes-là'. J'ai trouvé cela petit", juge le responsable de la communication du Samusocial.

Christophe Thielens est forcé d'éconduire les journalistes de la RTBF, Karim Fadoul puis Philippe Carlot quand ils lui posent des questions sur les jetons de présence : il leur dit ne pas être "habilité à répondre".

Un peu plus tard, Christophe Thielens évoque aussi un coup de fil que le président du conseil d'administration Michel Degueldre annonce vouloir donner à l'administrateur général de la RTBF Jean-Paul Philippot pour se plaindre des journalistes "qui fouinent". 

Une stratégie de communication avec les dons comme objectif

Christophe Thielens reconnaît qu'il n'y avait guère de stratégie de communication du Samusocial vis à vis de la presse, si ce n'est le fait d'être toujours disponible (surtout le week-end) et de se profiler comme expert en matière de sans-abrisme. "On travaillait au coup par coup". "On navigue à vue. C'est une bombe atomique qu'on a reçue".

Il explique qu'il ne travaillait qu'en back up de Pascale Peraïta qui assumait donc l'image publique du Samusocial. C'est après son départ en 2013 qu'une stratégie a pu se mettre en place avec des objectifs en terme de partenariat et de récolte de fonds par exemple.

"Pascale Peraïta forçait le respect par sa capacité à attirer des moyens considérables pour le Samusocial", dit Christophe Thielens.

"Un sentiment de trahison"

Christophe Thielens affirme qu'il n'a pas appris avant la mi-mars 2017 que des jetons de présence étaient distribués pour les réunions du conseil d'administration, des réunions qui pour certains n'ont jamais eu lieu : ce sont les questions de la RTBF qui l'ont mené à poser des questions au Samusocial. "Tu as été naïf", lui répond alors le directeur administratif et financier de l'asbl, Aurélien Doffigny.

"Quand j'ai appris mi-mars que bureau touchait des jetons énormes, j'ai eu un sentiment de trahison", ajoute le responsable de la communication du Samusocial.

Yvan Mayeur ne venait guère au Samusocial : "Il est venu 2 ou 3 fois en deux ans", ce qui pose question quant aux rémunérations qui lui étaient versées par l'Asbl, dit Christophe Thielens qui s'est senti pris en otage par cette institution aujourd'hui "décrédibilisée", notamment par rapport à ses donateurs.

En parler à Yvan Mayeur n'aurait rien changé à la situation, estime le responsable de la communication.

Séminaires à Alicante

Christophe Thielens livre ensuite quelques détails sur les séminaires que tient le Samusocial au Coq-sur-mer mais aussi à deux reprises à Alicante (Espagne) : ces séminaires étaient tenus dans des endroits avec piscine, vu le nombre de participants, explique-t-il. "On nous a dit que c'était le même prix qu'en Belgique", dit le communicateur du Samusocial.

La participation était obligatoire et était perçue comme une corvée. Il a lui-même été exempté du deuxième séminaire à Alicante car son fils venait de naître. "Cela nous posait question".

Sans vouloir excuser la tenue de séminaires, il reconnaît que ceux-ci étaient présentés comme une "détente" après l'hiver.

Alain Maron veut une nouvelle ère à la tête du Samusocial

Pour le député Ecolo Alain Maron, il estt temps que l'assemblée générale du Samusocial acte la démission des administrateurs et en désigne de nouveaux, avec une représentation de la Région et de la Commission communautaire commune, ainsi qu'une ouverture au reste du secteur. "Le Samusocial ne peut réellement entrer dans une nouvelle ère avec monsieur Degueldre à la présidence", a-t-il ajouté.

En cause, cet e-mail daté du 25 mai dernier dans lequel Michel Degueldre a demandé au responsable de la communication du Samusocial de s'informer sur la vie, les habitudes et les amis de deux journalistes  et du député écologiste à la base des informations sur les jetons de présence et les rémunérations à la tête du Samusocial.

"Il est hallucinant et choquant que le président d'une ASBL subventionnée à 98% par des pouvoirs publics, dont le chiffre d'affaire est proche des 20 millions d'euros et qui exerce des missions pour le compte de la Région, demande à du personnel d'enquêter de manière 'approfondie' sur la vie privée de journalistes et d'un député. Cela illustre combien le conseil d'administration du Samusocial se sent dans une position toute puissante, dans une logique où tout semble permis pour protéger les intérêt du Samusocial", a notamment dit Alain Maron.

Alain Maron compte demander à Michel Degueldre, lors de son audition prévue la semaine prochaine, quelles sont les démarches entreprises par lui-même pour enquêter. "Il est douteux que monsieur Degueldre se soit contenté d'un mail, qui serait resté sans réponse", a-t-il ajouté.

Pour l'élu écologiste, il est inquiétant de constater que Michel Degueldre, "dont la fondation au sein de l'hôpital Saint-Pierre est présidée par Pascale Peraïta", continue à exercer de fait le mandat de président du CA du Samusocial, dans la mesure où il est profondément associé aux dérives de l'association, en ce compris les pressions exercées sur des journalistes et des cabinets ministériels.

Une comptable fière de son travail au Samusocial

Avec Liliane Marage, ancienne comptable de l’Asbl, la commission parlementaire a eu droit à un autre écho pendant l'après-midi. Loin de dénoncer une logique "guerrière" comme son ancien collègue Christophe Thielens, elle a largement défendu le bilan global du Samusocial où elle a oeuvré de 2004 à 2014 : "Je pense que je peux être fière de mon travail au Samusocial".

Liliane Marage a commencé par lire un texte expliquant les mécanismes comptables en vigueur au Samusocial. La croissance du Samusocial a conduit la comptabilité de l'Asbl à mettre progressivement en place des outils plus performants en phase avec les obligations légales, explique-t-elle. A sa connaissance, trois ans et demi après son départ, peu de choses ont évolué dans un système qu'elle juge améliorable. Seule une pointeuse a été mise en place.

"Certes il y a pu avoir des erreurs, mais intentionnelles certainement pas", conclut-elle avant de répondre aux questions des députés.

Jetons de présence et frais de restaurant

Liliane Marage qui a travaillé 10 ans au Samusocial, seule puis avec trois collaborateurs, n'a pu dire avec précision à quelle date des jetons de présence ont commencé à être versés : avant son arrivée au Samusocial en 2004 ou après, vers 2006. Ces jetons étaient de 140 euros. La liste des bénéficiaires pour les bureaux ou les assemblées générales venait de Pascale Peraïta sur des post-its, cette dernière faisant partie des bénéficiaires.

Correspondaient-ils à des réunions réelles ? Yvan Mayeur était-il présent à chaque bureau ? L'ancienne comptable l'ignore. Elle n'assistait pas aux bureaux, mais elle était à certains conseils d'administration.

Les jetons de présence n'étaient pas "éligibles" pour les subsides, ce qui a mené à les financer sur les dons, explique Liliane Marage. Pareil pour les frais de restaurant. "Evite de les mettre", lui a dit le président.

Comptabilité complexe

La subsidiation du Samusocial, l'utilisation de ces subsides, les retards de versement des subventions (de la Cocom, du fédéral et de Fedasil) et les relations compliquées avec la Cocom ont occupé la suite de l'audition de Liliane Marage qui pointe les manquements de la Cocom.

Suite à cela, Benoît Cerexhe l'interroge sur les dysfonctionnements et les irrégularités de fonctionnement du Samusocial, comme le double subventionnement épinglé par l'inspection des finances. Réponse: on a tenté d'être "cohérent" : "On avait trois sites. On est dans le flou des critères d'éligibilité. On discute. Je propose de mettre un tiers des salaires de madame Peraïta, du coordinateur et le mien sur chaque site. On m'a dit de ne plus jamais faire cela."

Pas de tri des pauvres

"Je pense que tout le monde n'avait pas envie que le Samu se développe et préférait d'autres structures", regrette Liliane Marage qui défend l'Asbl : "C'est au Samu que ça a toujours bougé".

L'ancienne comptable évoque les dangers de la rue, notamment pour les femmes, et surtout pendant les offensives hivernales. Elle cite Pascale Peraïta qui s'est battue comme une "lionne" pour obtenir des abris de nuit pendant un hiver rude. Pour tous, y compris pour les sans-abri sans-papiers, dit-elle : "On a refusé de contrôler les papiers des gens qui rentraient dans les centres. Pas de tri des pauvres". 

C'est pour faire face à la montée du sans-abrisme et l'explosion de la pauvreté, que le Samusocial a cru, s'est développé. "Il a fallu faire avec les moyens du bord, avec tous les manquements possible", concède-t-elle.

Des paiements sans justificatifs? De sa poche

A la question de savoir si des paiements s'étaient faits sans justificatif, Liliane Marage affirme que tous les paiements faisaient l'objet d'une pièce justificative. Elle ajoute même que lors d'un ou deux paiements où manquait la pièce justificative, elle avait "payé de sa poche". Elle dit à plusieurs reprises ne plus se souvenir des montants.

Un système de remboursement de dépenses réglées avec des cartes de crédit privée, la sienne par exemple, existait. Quant aux frais de restaurant, ils ont été contrôlés par le réviseur qui en avait demandé la liste, dit encore l'ancienne comptable. 

Au passage, on apprend que dans la liste des fournisseurs, les mentions "S" indiquent les salaires. Liliane Marage insiste sur la volonté du Samusocial de toujours payer ses travailleurs à temps, ce qui explique parfois des retards dans d'autres paiements, comme les versements ONSS.

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