Commission inondations : Hervé Jamar soutient qu’il valait mieux que la gouverneure ff reste en charge de la crise, alors qu’il était en congé

Ce vendredi, la commission d’enquête parlementaire sur les inondations de juillet en Belgique auditionne Hervé Jamar, Gouverneur de la province de Liège et Catherine Delcourt, Commissaire d’arrondissement de la Province de Liège, qui était gouverneure faisant fonction lors des inondations qui ont très durement touché des communes liégeoises, dont Pepinster et Verviers.


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La manière dont les autorités liégeoises ont géré les inondations est remise en cause sur plusieurs points, on a notamment reproché au gouverneur Hervé Jamar d’être resté en congé officiel lors du plus fort des événements (tout en étant actif, mais en parallèle de la gouverneure ff qui occupait toujours les fonctions principales), alors que c’est Catherine Delcourt qui le remplaçait officiellement, et qui a géré cette crise au niveau provincial dès le début des inondations, jusqu’au mercredi 14 juillet.

L’audition du Gouverneur de la province de Liège a pris la forme d’une sorte de plaidoirie, Hervé Jamar (ancien avocat) se défendant sans cesse de toute faute ou erreur commise en son chef, ou celles de ses équipes. Il a soutenu que le maintien de Catherine Delcourt dans la gestion de crise était la meilleure option, alors qu’il revenait de congé et n’avait pas pu assister aux premières réunions de crise le 13 juillet. "C’est peut-être un peu les rôles à l’envers, mais on ne s’est pas plus posé la question et je crois que nous avons pris la bonne décision, car si elle avait dû m’exposer à tout ce qu’elle avait vécu depuis la veille, nous aurions perdu une heure ou deux." Durant toute la gestion de la crise, "je n’ai pas vu personnellement de faute d’appréciation, de gestion, ni d’organisation dans le chef de mon équipe. S’il devait en avoir eues, je les assume personnellement, même lors des moments où je n’étais pas physiquement présent" a-t-il conclu.

Un rapport indépendant, commandé par le ministre du Climat Philippe Henry et dont le premier volet a été dévoilé le 11 octobre, insistait notamment sur le fait que les niveaux locaux étaient peu préparés à la gestion du risque et de crise. "Il y a peu de cultures du risque dans beaucoup de localités, peu d’investissements en matière de planification d’urgence, dans les compétences des planificateurs d’urgence au niveau local, alors qu’elle est très importante" soulignait une coauteure du rapport, Catherine Fallon, professeure responsable au centre de recherche interdisciplinaire SPIRAL. Elle a également parlé d’une "crise de la communication" entre les autorités locales et la population, qui a mené à "un sentiment d’abandon partagé par beaucoup."


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"Je suis ici personnellement pour vous livrer tout ce que je sais en âme et conscience"

"Je suis ici personnellement pour vous livrer tout ce que je sais en âme et conscience" a d’emblée commencé le Gouverneur de province, en précisant qu’il "n’a pas de PowerPoint, je n’ai pas l’habitude, je n’ai jamais su utiliser ces engins.", disant qu’il préfère la "parole libre".

"J’ai déposé l’ICMS (Incident & Crisis Management System)", soit le rapport qui relate tous les échanges d’informations durant la crise, au niveau de la province.

Il a déclaré que ces services collaborent pleinement à "l’instruction judiciaire, mes services et moi-même constatons que les auditions sont entamées, les convocations commencent à arriver, "ce qui n’est pas évident pour les personnes qui ont travaillé plusieurs jours de suite. Ce n’est pas évident de recevoir une convocation qui vous dit que vous êtes suspect dans une enquête d’homicide involontaire."

"J’assume, et je n’aurais pas fait mieux."

Hervé Jamar a précisé qu’il ne fera pas l’exposé du déroulement des événements lors de ces journées fatidiques, vu qu’il était officiellement en congé, ce sera Catherine Delcourt, en charge durant la crise, qui le fera lors de son audition de cette après-midi.

"On a eu des coups de fil, évidemment, avec Catherine Delcourt. Moi j’étais 'en congé', entre guillemets, et elle, elle gérait les réunions depuis la nuit du 13 au 14 juillet. Ces réunions ont permis une prise de position assez rapide dans le chef de la province de Liège, et donc j’assume pleinement tout ce qui a été fait en termes de gestion de crise par la cellule planification d’urgence, et Catherine Delcourt. J’assume, et je n’aurais pas fait mieux."

Dès la nuit du 13 au 14 juillet, la cellule de gestion de crise s’enclenche

"Liège est la première province qui a déclaré l’état de crise provincial, avant même que l’on reçoive l’alerte rouge de l’IRM" déclare le gouverneur, donnant l’heure de 9h49 pour l’envoi des mails aux bourgmestres, soit un peu après l’alerte rouge IRM.

Selon différentes sources, et les articles web publiés à ce moment-là, le communiqué annonçant la phase provinciale de crise est arrivé en fin de matinée. Bien plus tôt, vers 6h du matin, c’est la DGH (Direction de la gestion hydraulique) qui avait lancé une alerte rouge de crue sur le bassin de la Vesdre, sans passer par une pré-alerte de crue.

Par rapport au fait que plusieurs bourgmestres ont déclaré ne pas avoir reçu de mail ou d’appel téléphonique pour être prévenu de la phase de crise provinciale, à cause de mauvaises données de contact, Hervé Jamar se défend, suite à une question de Julien Liradelfo (PTB). "En 2019, le CDC wallon établi une mise à jour des adresses email et GSM. En province de Liège, la moitié des communes ont répondu." Il déclare que ce n’est donc pas forcément la faute des services du gouverneur si cette liste n’est pas à jour, la responsabilité est à tous les niveaux." Et de rappeler les problèmes de jonctions dans les télécommunications, à cause des dégâts créés par les crues. "Je ne vois pas la moindre erreur de fonctionnement dans la communication dans mes services. Et je ne suis pas responsable du fait que ces mails tombent dans les spams des boîtes mails des communes."

Le Gouverneur rappelle que de nombreuses réunions de crise ont eu lieu : "plusieurs contacts, la possibilité de pouvoir réunir toutes les forces, les directeurs de toutes les disciplines, et ces disciplines ont pris d’emblée toutes les mesures qui semblaient devoir être prises." "Je rappelle que dans la nuit du 13 au 14 juillet, il y avait eu des évacuations des camps scouts". Catherine Fallon, de l’Institut de recherches SPIRAL de l’ULiège, a en effet souligné dans le rapport d’experts indépendants sur les inondations que le système d’alerte pour les camps scouts est pleinement développé et efficace est Wallonie, mais que les soucis de gestion de crise se situaient à d’autres niveaux, notamment en termes de communication entre les populations et les autorités locales.

"Toutes les mesures ont été prises" dès la nuit du 13 au 14 juillet, affirme Hervé Jamar. "En fin d’après-midi (du 14 juillet, ndlr), j’ai à nouveau Catherine au téléphone, et je mets, entre guillemets, à sa disposition", déclare-t-il en insistant sur le fait qu’il avait le droit de prendre des congés. Et de rappeler que dans la journée du 14 juillet, il y a eu une accalmie dans les crues. En effet, comme l’a confirmé un expert indépendant, le bassin de la Vesdre a vécu deux pics de crue : l’un dans le début de journée du 14 juillet, l’autre dans la nuit du 14 juillet au 15 juillet. Vers 14h, le niveau de la Vesdre redescendait brusquement, avant de remonter en pic très brusque de crue en fin de soirée. Mais l’alerte rouge IRM était maintenue jusqu’au 15 juillet, de nouvelles pluies intenses locales étaient toujours prévues sur la province.

Nous n’étions pas trop de deux gouverneurs sur place pour pouvoir faire face aux opérations

"Avec Catherine, on s’entend très vite sur un mode de fonctionnement. Elle me dit 'je gère, je suis avec toutes les équipes, apprête-toi à revenir demain matin, très tôt, je te tiens au courant'"." Donc je suis arrivé le 15 à 6h du matin, et j’ai fait le topo avec Catherine. Il ne nous a pas fallu deux minutes pour comprendre qu’il valait mieux qu’elle continue la gestion opérationnelle de la cellule de crise provinciale, vu le nombre de réunions depuis la veille, et donc elle était dans le feu de l’action, alors que moi-même je revenais et je me mettais 'à son service'. C’est peut-être un peu les rôles à l’envers, mais on ne s’est pas plus posé la question et je crois que nous avons pris la bonne décision, car si elle avait dû m’exposer à tout ce qu’elle avait vécu depuis la veille, nous aurions perdu une heure ou deux. J’ai assuré de tous les déplacements à l’extérieur, je me suis notamment occupé de l’appel international, j’ai fait des choses multiples, mais dans une autre salle que Catherine, où la cellule de base fonctionnait déjà. J’ai également accompagné le Roi et la Reine durant leur visite la journée du 15."

"Nous n’étions pas trop de deux gouverneurs sur place pour pouvoir faire face aux opérations. […] Je ne veux pas que l’on puisse laisser sous-entendre que le fait de ne pas avoir repris mes fonctions officielles d’emblée aurait pu prêter à conséquence. Catherine Delcourt est maître en planification d’urgence et une excellente collaboratrice. […] Ses compétences ne sont pas à mettre en cause d’une manière ou d’une autre." Et de revenir sur son interview au Soir, par rapport au terme de "gouverneur bénévole" : "Ce terme veut dire que je suis venu en appui, en collaboration, en effort, en soutien, avec Catherine et toute mon équipe de planification d’urgence, pour apporter un plus. C’est ça que j’ai voulu dire, ce mot a pu être mal interprété."

Nous avons travaillé de la manière la plus efficace qui soit

"Nous avons ainsi travaillé ensemble entre le 15 juillet jusqu’au lundi 19 juillet à minuit, c’est là que nos rôles se sont officiellement inversés." Hervé Jamar précise également que le duo, et les équipes des disciplines, "ont travaillé de la manière la plus efficace qui soit". Il a également expliqué la gestion humaine de la crise, plus difficile vu l’époque de vacances, où plusieurs personnes étaient en congé et/ou à l’étranger. "On a vécu pendant trois-quatre jours avec des relais de personnes."

"La Crise fédérale n’a été déclarée que le 15 juillet, vers midi – 14h, et personnellement j’ai tenu la majorité de ces réunions de crise fédérale." Et de lister toutes les tâches qu’il a effectuées depuis le 15 juillet, en évoquant la situation au barrage de Monsin, où il a fallu démolir le chantier. "Une décision très judicieuse, sinon c’est Liège ville qui aurait pu être inondée".

Le gouverneur a évoqué l’appui international, qu’il fallait également gérer, tout en soulignant leur travail qui a permis de "sauver des dizaines et des dizaines de gens" : cette organisation a été permise grâce à un exercice européen de gestion de crise effectué en 2019. Il a également rappelé la mise en place de la cellule solidarité, dont il "assistait et validait" l’organisation. Rapidement s’est aussi posée la question des déchets et de l’insalubrité des zones touchées par les inondations.

Face aux nombreuses critiques des députés quant au fait qu’il n’ait pas repris officiellement son rôle de gouverneur officiel, Hervé Jamar maintient sa ligne de défense : "Je veux bien être dans l’abstrait, l’intellectuel, la responsabilisation, le judiciaire, le réquisitoire, mais ici je suis parfaitement clair en termes de responsabilité personnelle sur cette décision. On était dans le concret, le nez sur le guidon, on a continué à gérer dans la continuité. […] On aurait perdu deux heures si on avait fait passer le témoin."

"Je ne vois pas de faille, peut-être des fautes légères"

"Pour conclure cet exposé introductif, rien n’est terminé. On est parti pour des mois, des années, tous les jours je signe encore des réquisitions, mes collaborateurs sont encore dans le dossier. Tous les sauveteurs, de Belgique ou de l’étranger, tout le monde, a fait le maximum possible avec les moyens du bord. […] Je ne vois pas de faille, il peut y avoir des fautes légères, mais à postiori on peut toujours refaire l’histoire."

"Je dois indiquer que j’ai été étonné de voir la crise fédérale levée le 26 juillet, j’ai trouvé ça un peu tôt. Pour la preuve, on a mis quelques jours après la mise en place la cellule de crise fédérale", une sorte d’équivalent des équipes mises en place lors de la crise fédérale, selon ses dires.

"Je vous rappelle enfin qu’il ne faut pas oublier le fonctionnement des planifications d’urgence, c’est une colonne vertébrale : au-dessus, le Fédéral, au milieu, le Gouverneur et ses services, en dessous, ce sont les bourgmestres", en rappelant la législation autour de la planification d’urgence. "J’ai relu [cette législation, ndlr], je n’ai pas vu personnellement de faute d’appréciation, de gestion, ni d’organisation dans le chef de mon équipe. S’il devait en avoir eue, je les assume personnellement, même lors des moments où je n’étais pas physiquement présent."

"Rien n’empêche un ordre d’évacuation par une quelconque autorité locale"

Suite à des questions de Stéphane Hazée (Ecolo) et Marie-Martine Schyns (cdH), Hervé Jamar est revenu sur les ordres d’évacuation de communes durant la journée du 14 juillet, qui ont d’abord concerné les communes de Limboug, Eupen et Baelen en début d’après-midi, puis a été étendu à cinq autres communes en fin d’après-midi (Pepinster, Verviers, Trooz, Chaudfontaine et Chênée) bien trop tard par rapport à la montée des eaux.

"Avec les informations qui nous étaient communiquées à ce moment-là [durant la journée du 14 juillet], c’est d’abord uniquement ces trois communes-là qui étaient concernées. Par la suite, de nouvelles données, notamment des communes, nous ont fait étendre le nombre de communes concernées par une évacuation."

Et de renvoyer la balle aux bourgmestres. "Rien n’empêche un ordre d’évacuation par une quelconque autorité locale, d’ailleurs certains l’ont fait, et qui n’empêche nullement une appréciation de gestion de crise communale. Le gouverneur a la mainmise sur la gestion, mais les bourgmestres ont le devoir d’assurer l’absolue nécessité dans l’intervalle si l’arrêté du gouverneur n’arrive pas, selon l’arrêté royal."

Le gouverneur a également évoqué la difficulté de ces décisions d’évacuation, qui parfois peuvent plus mettre en danger la population plutôt que de lui demander de se réfugier dans les étages supérieurs de leur maison.

Concernant les Plans généraux et particuliers d’urgence et d’intervention (PGUI et PPUI), qui doivent être établis par les bourgmestres pour leur commune (en collaboration avec la province), et les gouverneurs pour leur province, Hervé Jamar pointe le fait que les communes ne seraient pas en ordre, du côté de l’estimation de la gestion des inondations. Plusieurs députés ont réagi à ces propos, évoquant le fait que la province doit aussi participer à l’élaboration de ces plans au niveau des communes, François Desquennes (cdH) remarquant qu’il ne trouve nulle part l’obligation d’avoir un volet inondation dans ces plans.

La difficulté de comprendre la gravité d’une alerte

Le gouverneur est également revenu sur la prise en compte des alertes rouge, que ce soit de crue ou de l’IRM, donc concernant les précipitations, précisant qu’il était difficile d’estimer la gravité d’un événement d’inondation futur en fonction de ces alertes. Il a donné comme exemple l’alerte donnée le 24 juillet : la province de Liège a été mise en situation de vigilance sur quatorze communes, car de nouvelles inondations dans le bassin de la Vesdre étaient prévues, mais c’est finalement le Namurois qui a été touché, avec des inondations brusques et rapides à Dinant, Namur et Gembloux, notamment.

Il confirme, suite à une question d’Anne Kelleter (Ecolo), qu’il y a en effet des soucis en termes de l’emploi de deux langues dans la province. "Nous n’avons que deux personnes pouvant traduire dans l’équipe, il vaut mieux en effet qu’elles ne soient pas en vacances ne même temps. Oui c’est un problème qu’il faut régler."

Les auditions de la commission inondations le 15 octobre 2021 :

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