Collaboration sur le Front de l'Est: des trous dans la mémoire wallonne?

Durant la deuxième guerre mondiale, des soldats wallons portant l'uniforme allemand ont participé au massacre de plus de 6000 femmes juives en Russie. Un crime contre l'humanité révélé par une enquête de Gérald Vandenberghe, et pourtant pratiquement inconnu et inexploré... Alors comment expliquer ces "trous", ces angles morts dans la mémoire wallonne? Pour en parler sur le plateau de CQFD, deux invités: Chantal Kesteloot, historienne au Centre d’Etudes Guerre et Sociétés contemporaine (CEGESOMA), et Gérald Vandenberghe, journaliste à la RTBF. 

Notre collègue journaliste tient d'emblée à faire une rectification importante, puisque cet après-midi, le petit-fils d'un des participants au massacre de Palmnicken le contactait pour lui apprendre que son grand-père avait bien été condamné en Pologne pour ce massacre et ce, 25 ans après la guerre.

"Je dois donc préciser qu'il y a eu des condamnations de plusieurs collaborateurs flamands, après la guerre, notamment lors d'un procès en Pologne", explique Gérald Vandenberghe, qui ajoute: "il n'en reste pas moins que les collaborateurs allemands qui on commandé ce convoi n'ont pas été condamnés, de même que de nombreux noms figurant dans le rapport allemand" [ayant permis au journaliste de réaliser son enquête, Ndlr].

Pourquoi si peu de condamnations?

Chantal Kesteloot avance deux raisons majeures: "Tout d'abord, à la sortie de la guerre, les condamnations pour collaboration militaire représentent une masse de dossiers, la principale charge de la preuve est d'avoir pris les armes contre la patrie, un élément qui va suffire à condamner les collaborateurs, parfois lourdement". "A ce moment,  ajoute l'historienne, "la Belgique n'a pas de législation spécifique pour sanctionner les crimes de guerre, puisque celle-ci date de juin 1947, moment où la plupart des condamnés pour collaboration militaire ont été jugés".

"Et même à l'introduction de cette législation chez nous", précise-t-elle, "ceux que l'on a en ligne de mire ne sont pas les Belges qui auraient commis des crimes de guerre sur le Front de l'Est, mais les crimes que les Allemands ont commis en Belgique occupée, c'est pour eux que cette législation a été adoptée".

Le mythe des chevaliers blancs partis combattre le communisme

Bien que l'on s'intéresse de plus en plus à ce pan de l'histoire, ce qui s'est passé précisément sur le front reste une grande inconnue, explique encore Chantal Kesteloot: "Ce qui a permis aux légionnaires wallons ou flamands de construire un mythe, celui de chevaliers blancs partis combattre le communisme, bien sûr avec des épisodes un peu douteux, mais c'est bien cette image qu'ils ont réussi à imposer dans l'espace public, étant donné qu'il n'y a pas eu de recherches scientifiques sur ces faits".

Wallons résistants VS Flamands collabos"

"La collaboration politique a certes été plus marquée côté flamand", poursuit Chantal Kesteloot, "mais après la guerre, il n'y a pas en Wallonie un contexte sociétal bienveillant et accueillant, comme a pu l'être le parti catholique côté flamand. Les anciens rexistes se taisent, n'avouent pas et ça reste un témoignage extrêmement difficile à confier [...] Maintenant, la question de la résistance en Flandre a elle aussi été un peu effacée de l'espace social".

L'historienne rappelle ici encore le manque de travaux scientifiques et de recherches historiques de qualité autour du rexisme, sujet qui a certes généré pas mal d'ouvrages, "mais aussi une forme de littérature grise fascinée par le personnage de Léon Degrelle [...] Alors que l'aspect sale guerre a été complètement occulté".

Quoi qu'il en soit, pour Chantal Kesteloot, remuer ce passé et chercher à le comprendre est un devoir, "non seulement, parce que la deuxième guerre mondiale reste un élément essentiel de notre culture, mais aussi parce que cela nous permet de mieux comprendre les mécanismes de basculement dans la violence, à l'heure de nombreux conflits mondiaux qui interrogent nos sociétés contemporaines sur cette violence extrême", conclut l'historienne.

CQFD, Ce Qui Fait Débat, un face à face sur une question d'actualité chaque jour à 18h20 sur La Première et à 20h en télé sur La Trois.

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