Citoyens tirés au sort: avenir de la démocratie ou négation de la politique?

Citoyens tirés au sort: avenir de la démocratie ou négation de la politique?
Citoyens tirés au sort: avenir de la démocratie ou négation de la politique? - © Tous droits réservés

Des panels de citoyens tirés au sort vont-ils venir sauver une démocratie en crise? C'est un dispositif à l'oeuvre en Communauté germanophone: des commissions mixtes, réunissant élus et citoyens, pour adresser des recommandations au Parlement. Ce sera bientôt une réalité au Parlement bruxellois et la note de l'informateur propose même cette piste pour remplacer le Sénat. Un nouveau souffle pour la démocratie ou un artifice illusoire? Pour répondre à la question: Benoît Derenne, directeur de la Fondation pour les générations futures et Geoffrey Grandjean, politologue à l'ULiège et directeur de l'Institut de la Décision publique.

Les citoyens en sortent profondément transformés, ainsi que leur regard sur le politique

Benoît Derenne défend depuis longtemps la "participation délibérative des citoyens". "C'est la capacité potentielle des citoyens à pouvoir délibérer entre eux de points de vue différents, de travailler à les faire converger avec beaucoup plus d'informations à leur disposition, et de faire un trajet de transformation au fil du temps", explique-t-il. "Ce que nous avons pu percevoir de tous ces citoyens que nous avons accompagnés dans des processus de ce style, c'est qu'ils en sortent profondément transformés, ainsi que leur regard sur le politique".

"Grâce au tirage au sort [calibré pour représenter les différentes catégories de population, Ndlr], on augmente la capacité d'avoir une "mini assemblée" qui a une grande diversité, ça permet d'aller chercher des gens qui a priori ne prendraient pas la parole et de faire émerger des paroles qui traditionnellement n'ont pas lieu", ajoute le directeur de la Fondation pour les générations futures.

La démocratie, c'est le conflit ou le consensus?

Geoffrey Grandjean se montre beaucoup plus sceptique: "Il y a une négation de la politique. Le tirage au sort ne dit pas comment on va exercer le pouvoir, comment on prend une décision en Belgique".

Quant à l'idée de converger dans la délibération, il n'y croit pas: "Moi je fais partie de ceux qui considèrent que la démocratie, c'est le conflit constant d'idées, et il faut accepter à un moment donné qu'on peut adopter des décisions où on n'est pas tous d'accord. Si on veut converger, on va dans une idée consensuelle. Est-ce que la démocratie est le consensus permanent, une forme de pensée unique?", s'interroge le politologue.

L'exemple irlandais

Dans les pays ayant testé le processus de panel tiré au sort, l'exemple de l'Irlande figure parmi les plus cités. En 2017, une assemblée de citoyens a pu  proposer une modification de la Constitution pour légaliser ensuite, par voie de référendum, l'interruption volontaire de grossesse. Même chose en 2018, avec le mariage pour tous. N’est-ce pas un bon moyen de répondre à la méfiance que les citoyens ont vis-à-vis des leurs élus ?

Pour Geoffrey Grandjean, la réponse est non. "Au sentiment de méfiance généralisée, on répond en ruinant totalement le sentiment de confiance. Si c’est un processus probabiliste qui vous permet de siéger dans une assemblée, on tue l’échange, le lien social entre l’élu et l’électeur. Surtout si ceux qui participent au panel restent anonyme, ça veut dire qu’ils n’ont jamais de compte à rendre à la société".

Benoît Derenne précise que lui n’est pas partisan d’assemblées qui soient totalement tirées au sort et qui décident de tout. Mais pour autant, il ne veut pas les cantonner à un rôle consultatif. "Ça doit être un complément de la démarche de nos démocraties. On doit veiller à augmenter la biodiversité démocratique en intégrant les citoyens. A terme, il faudrait vraiment que les citoyens puissent décider, en leur âme et conscience, après avoir participé à des délibérations, dans le cadre d’une démocratie beaucoup plus directe". 

CQFD, Ce Qui Fait Débat, un face-à-face sur une question d’actualité chaque jour à 18h20 sur La Première et à 20h en télé sur La Trois.

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