Chômage: la Belgique est-elle "une usine à fabriquer des pauvres"?

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Le chômage a encore progressé en 2013 et des dizaines de milliers de jeunes risqueraient de perdre leur droit aux allocations d’insertion d'ici moins de deux ans. Formation, stages, titres-services… Rien n’y fait. Les politiques menées sont-elles inefficaces?

Au cœur du débat se trouve la décision entérinée par le gouvernement fédéral de limiter l’allocation d’insertion à 3 ans. Une mesure qui entrera en vigueur en 2015. "C’est une bombe sociale", pronostique Thierry Bodson, secrétaire général de la FGTB wallonne : "Nos chiffres, contrôlés tous les trimestres depuis 18 mois parviennent aux même résultats : en 2015, il y aura 50 000 exclus du chômage. La mesure avait été reportée de 2012 à 2015 tant nous avions tiré la sonnette d’alarme, mais en 2015, la réalité sera là". Et lorsque l’Onem avance des chiffres - un peu - moins pessimistes (27 000 personnes concernées), le syndicaliste accuse l’Onem de se faire le porte-parole du gouvernement. Patrick Boribon, directeur général de l’Onem s’en défend : "Notre rôle n’est pas de justifier les mesures mais de les exécuter sur la base d’hypothèses. Ce sont des estimations, tout dépendra du chemin personnel de chaque chômeur."

Marie-Kristine Vanbockestal, administratrice générale du Forem, craint que les nouvelles mesures ne créent une génération d’exclus. Elle met aussi en doute la rentabilité budgétaire de cette politique : "Lorsque les chômeurs seront redirigés vers les CPAS, Il n’y aura pas de gain budgétaire pour le fédéral". Ayant participé comme "sherpa" aux négociations institutionnelles, elle précise que la nouvelle législation sur le chômage est née de la pression des partis flamands qui voulaient scinder la plupart des compétences.

"On ne voulait pas, mais on assume"

Eric Massin, président (PS) du CPAS de Charleroi confirme : "Après les élections de 2010 le pays était proche de l’éclatement, certains ont mis sur la table la réduction dans le temps de toute allocation. La N-VA parlait de deux ans, comme aussi l’Open Vld et, un moment, le CD&V. On a pu reporter l’entrée en vigueur, mais quand on va dans un gouvernement, on accepte les compromis". Preuve, pour Raoul Hedebouw, porte-parole du PTB que "Le PS a trahi les plus faibles. La Belgique est une usine à fabriquer les pauvres."

Attaquée par le même PTB, Christine Defraigne, sénatrice MR veut rappeler que "le Premier ministre est Elio di Rupo et c’est la ministre socialiste de l'emploi Monica De Coninck qui porte ce projet. Nous avons connu une crise de 500 jours. Nous avons donc accepté un compromis. Et j’assume." Message en tous points identique de Céline Frémault, ministre bruxelloise de l’Economie et de l’Emploi (cdH) : "J’assume ce compromis. On ne peut rester dans une allocation d’attente ad vitam aeternam."

Des mesures utiles ou inutiles ?

En réponse à une étude qui montre que plus le droit aux allocations est long, plus les chômeurs ont tendance à y rester longtemps, Philippe Defeyt, président du CPAS de Namur (Ecolo) répond qu’aucune mesure de sanction n’a, à court terme créé de l’emploi. "On peut contrôler les chômeurs et même les sanctionner s’il le faut, mais dans la majorité des cas, les personnes qui sont sur le marché de l’emploi sont plus faibles. En 3 ans on a détruit 10% des emplois pour jeunes de moins de 25 ans et certains vont donc arriver dans nos CPAS. On appauvrit ainsi les familles. Si un jeune diplômé reste chez ses parents, ceux-ci auront des difficultés à financer les études du second enfant."

Quel impact pour les CPAS

Le déplacement des chômeurs vers les CPAS aura un impact sur leurs finances. "Lors de la crise de 2008, explique Eric Massin, on a vu que l’impact était moindre que prévu. Normalement, nos frais seront compensés par le fédéral. Et nous allons accroître le nombre d’emplois. Nous faisons nous-mêmes des formations et avons 1000 contrats ‘articles 60 et 61’ . Nous allons augmenter cette capacité ".

Mais pour Philippe Defeyt, lui aussi président d'un CPAS (Namur), Les difficulté ont déjà commencé: "12% des gens qui arrivent chez nous ont fait l’objet d’une sanction." et le président du CPAS ne croit pas un instant dans la compensation financière promise par le fédéral. "La facture est de 58 millions rien que pour les CPAS wallons. On va devoir renoncer à certaines missions sociales, comme l’aide familiale et il faudra se tourner vers la commune ". Avec le risque de voir croître les additionnels communaux à charge des habitants.

Portant le débat au niveau communautaire, Thierry Bodson (FRGT) dit constater que le transfert de budget en matière d’aide aux gens du fédéral à la région stigmatise les chômeurs wallons: "La facture est envoyée à 75% vers les communes wallonnes et la famille libérale revendique la paternité de cela.". Affirmation immédiatement contrée par Christine Defraigne (MR) qui rétorque que " Les socialistes portent le dossier. Il y aura compensation et je défends les CPAS qui sont le premier moteur d’insertion. Tout transfert vis-à-vis du CPAS doit être compensé."

Pas de solutions miracles pour créer de l’emploi

Pas un seul des intervenants n’aura pu donner de recette miracle pour enrayer la spirale du chômage. Politique d’accompagnement, formation, stages sont évoqués par tous les partis. Et tous mettent en avant les problèmes liés à la qualification, l’apprentissage des langues et la discrimination. "L’exclusion n’est pas une fatalité. Les mesures d’accompagnement feront la différence", promet Céline Frémault qui revendique 60 000 emplois créés à Bruxelles.

La sherwoodisation des chômeurs

Reste un constat évoqué par les président des CPAS : lorsque 100 personnes sont exclues du chômage, 30% disparaissent des radars de la sécurité sociale. C’est ce que les scientifiques nomment la "sherwoodisation", la disparition d’un tiers des demandeurs d’emplois qui "retournent dans leurs familles ou dans leurs quartiers et ne sont plus suivis".

Jean-Claude Verset

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