Ce que dit vraiment le rapport du Conseil Supérieur de la Santé sur le Nucléaire

Depuis sa sortie dans la presse, le rapport du Conseil Supérieur de la Santé (CSS) sur le nucléaire en Belgique suscite de multiples débats, petites phrases et récupérations. Mais d’où vient l’idée d’un tel rapport ? Pourquoi le CSS s’est-il saisit de cette question ? Et surtout que dit vraiment ce rapport sur la question de la prolongation ou non des centrales ? Déclic a voulu y voir clair.

Pourquoi un tel rapport ?

Il s’agît d’une initiative propre du CSS lui-même, qui a le pouvoir de le faire. Plus précisément, ce sont des scientifiques spécialisés dans les effets des radiations sur la santé qui ont initié la démarche. Un panel d’expert très large a ensuite été constitué. Il comporte des experts en sûreté nucléaire, en radioprotection, en ingénierie géologique, en génie des matériaux, mais aussi des philosophes, un climatologue ou encore un spécialiste des relations internationales. Ces différents experts ont travaillé pendant 6 mois, tenant des réunions (en téléconférence) toutes les deux semaines, pour aboutir à un rapport de synthèse de 146 pages qui aborde la question nucléaire sous de nombreuses facettes : l’impact sur la santé en cas d’accident, l’enjeu de la gestion des déchets, la balance des avantages et inconvénients d’une sortie du nucléaire à court terme, la durabilité de cette source d’énergie. Voici quelques éléments qui ont retenu notre attention:

Une Belgique vulnérable face au risque nucléaire

C’est un des constats forts posés dans ce rapport, la configuration du nucléaire en Belgique et le manque d’anticipation du risque, nous rendent particulièrement vulnérables si un accident ou une attaque devaient se produire. Or, dit le rapport : " Depuis l’accident de Fukushima, Il est aujourd’hui largement accepté qu’il n’est pas possible d’exclure totalement qu’un accident nucléaire grave se produise dans le monde, y compris en Europe, et ce malgré le niveau de sûreté élevé de la plupart des centrales nucléaires européennes et les améliorations apportées grâce aux leçons tirées des incidents et accidents passés. "  

Le problème, c’est que l’implantation des centrales belges nous met dans une situation de vulnérabilité particulière, selon les experts du CSS : Les réacteurs sont situés près de grandes villes et axes de trafic international, réseau routier saturé et populations denses. Ainsi, le site de Doel concerne la population la plus dense en Europe sur une distance de 100 à 200 km, avec des difficultés géographiques d’évacuation des industries Seveso dans les environs et des transports récents accrus de tankers de gaz de schiste (Antwerpen). Dès lors, les conséquences d’un accident ou d’une attaque (terroriste) pourraient être considérables : " tant sur le plan sanitaire pour les populations vulnérables que sur le plan économique et sur celui du transport international maritime, routier et ferroviaire (en particulier dans le cas de la région d’Antwerpen) et posent la question de savoir si une telle situation serait gérable pour notre pays et économiquement surmontable (de l’ordre de grandeur du produit intérieur brut (PIB)). "

Le rapport pointe aussi notre vulnérabilité en raison de l’implantation des centrales chez nos voisins français.  L’une retient en particulier l’attention : celle de Gravelines, située à quelques dizaine de kilomètre de la Belgique et qui n’est autre que le site nucléaire le plus puissant d’Europe (6 GWe) avec des vents dominants souvent tournés vers la côté belge, zone très densément occupée en été, en particulier.

Malgré tout cela, la Belgique manque de plans pour faire face à une catastrophe si elle devait se produire. Le rapport pointe pêlemêle, des plans d’urgences incomplets, le manque de formation des différents intervenants, l’éparpillement des moyens, le manque de coordination…  Il pointe aussi l’absence de plan d’urgence spécifique pour les cas de guerre nucléaire.

Le risque sous-estimé de l’exposition au rayonnement ionisant

Le rapport détaille aussi longuement les risques liés à l’exposition aux radiations, à ce qu’on appelle " les rayonnements ionisants ". Il estime que, ces dernières années, l’information sur ces enjeux est souvent perturbée par des conflits d’intérêts. Les experts consultés pour cet avis estiment que " l’expertise concernant la santé et l’environnement présente, dans le monde nucléaire, de sérieux problèmes d’indépendance. " Pour eux, tout cela conduit " à des affirmations trompeuses prétendant, au nom de la science, qu’aucun effet ne peut être " attribué " aux rayonnements ionisants en-dessous d’une dose de 100 mSv (soit pour la plus grande partie des populations exposées aux rayonnements ionisants après un accident nucléaire ou à la suite de retombées d’essais atmosphériques de bombes nucléaires). ".  Le CSS précise que de telles affirmations ne sont pas cohérentes avec les données biologiques et épidémiologiques actuelles et il ajoute que " ces dernières années, de nouvelles données relatives aux effets non-cancéreux (…) de l’exposition aux rayonnements ionisants sont apparues et demandent une réévaluation des risques des rayonnements ionisants à doses faibles (…) ".

Le stockage géologique : moins mauvaise solution

Autre point creusé dans le rapport : comment et où stocker nos déchets nucléaires les plus radioactifs. Les scientifiques ont examiné différentes solutions pour en arriver à la conclusion que le moins mauvais choix serait le stockage géologique profond, malgré toutes les incertitudes et les questions éthiques qu’il pose. On note d’ailleurs la prudence du texte : " Cette solution est à considérer comme difficilement acceptable d’un point de vue éthique. Cependant, comme, dans la situation actuelle, les autres solutions proposées conduisent à des charges encore plus lourdes pour les générations futures, la génération actuelle est contrainte d’adopter cette solution problématique comme la plus justifiable sur le plan éthique. "

Pour rappel, le stockage géologique profond, consiste à isoler les déchets radioactifs dans une couche géologique stable, derrière une série de barrières artificielles (métal et béton, entre autres) à une profondeur de quelques centaines de mètres. 

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© ONDRAF

Plus largement, le rapport du CSS recommande aux autorités belges de construire une vraie politique de gestion des déchets nucléaires, toujours absente aujourd’hui. Il insiste sur l’importance de la transparence des processus de décision sur ces question, mais aussi sur l’enjeu du financement de cette gestion des déchets.  A ce sujet, le CSS recommande " d’améliorer le cadre législatif relatif aux provisions afin de garantir la suffisance et la disponibilité de celles-ci pour la Belgique le moment voulu. Le CSS attire particulièrement l’attention sur le fait qu’il faut absolument donner un statut aux combustibles usés. Sans cela, on ne peut pas les gérer et on transfère la charge financière aux générations futures ".

La sortie du nucléaire en 2025 ? du pour et du contre

C’est l’aspect le plus commenté du rapport et, à le lire attentivement, il est bien plus nuancé que certaines des caricatures et récupérations qu’il a suscitées. Certes, le rapport précise que " sur le plan éthique, environnemental et sanitaire, l’énergie nucléaire de fission, telle que déployée actuellement, ne peut pas prétendre satisfaire aux principes du développement durable. En particulier, le CSS estime que la charge des déchets sur les générations futures et les risques d’accident aux conséquences potentiellement catastrophiques devraient conduire à exclure la technologie nucléaire, telle que déployée actuellement, de la taxonomie verte européenne. "

Il rappelle aussi que " la plus grande partie des émissions de CO2 provient, non pas de la production d’électricité (à peine 14 % du total) mais du chauffage des bâtiments (surtout du secteur tertiaire), du transport et de l’utilisation des ressources fossiles dans les industries lourdes et manufacturières (…) "

Mais quant à savoir s’il faut dès lors sortir du nucléaire en 2025, ou reporter cette sortie de 10 ou 20 ans, les experts pointent plutôt les risques de chacun des deux scénarios.

Dans le cas de l’arrêt total du nucléaire en 2025, les risques principaux sont :

  • De ne pas arriver à réaliser à temps les importants développements technologiques et industriels nécessaires en vue d’arriver à un système énergétique propre et durable ;
  • L'augmentation du risque (mais difficile à quantifier) de délocalisation d'activités hors d’Europe (qui pourrait être compensé par la mise en place – envisagée dans le cadre du green-deal – d’une taxe carbone aux frontières) et le risque d’une difficulté plus grande, après 2030, de réduire le plafond d’émission ETS (marché du carbone européen).
  • Les adaptations prévues au niveau du réseau et des interconnexions (y compris construction des nouvelles lignes de transport sous-marin)
  • Les risques concernant la disponibilité des matières premières pour les énergies renouvelables (dépendance géopolitique);
  • Les prix des matières premières nécessitées par les énergies renouvelables
  • Le risque de difficultés d’importation d’électricité alors que des changements stratégiques sont susceptibles de s’opérer dans la politique énergétique des pays interconnectés avec le nôtre, notamment la France
  • Les possibles difficultés d’approvisionnement en pointe d’hiver, si les pays voisins sont également concernés

Dans le cas du maintien éventuel en fonctionnement de deux centrales nucléaires pendant 10 ou 20 ans :

  • Le risque principal est le risque d’accident nucléaire avec des conséquences potentiellement catastrophiques car à proximité immédiate de sites très vulnérables comme la région d’Anvers
  • L’augmentation du volume des déchets nucléaires, alors que ceux-ci constituent une des principales difficultés de l’énergie nucléaire en termes de développement durable et que le passif associé aux déchets du passé est loin d’être résorbé (...).
  • Le risque de freiner ou repousser à plus tard l’important effort industriel de transition, de développement massif des énergies renouvelables et de développement décentralisé du réseau électrique et de rater le moment historique où cet effort peut se faire dans de bonnes conditions, aussi bien en termes politiques qu’en termes techniques, intellectuels et scientifiques.

Avec cette remarque importante, pointée aussi dans le rapport, tous les risques liés à l’utilisation des centrales nucléaires ne disparaissent pas pour autant en cas de fermeture. Il faudra bien continuer à gérer des déchets, le risque d’accident ou d’attaque terroriste se pose aussi pour les centrales " éteintes ".

Ce que le rapport ne pointe pas…

En conclusion, il faut prendre ce rapport pour ce qu’il est. L’initiative émane d’experts de la santé et en particulier d’experts (internationalement reconnus) des radiations et de leurs impacts sur l’homme. Forcément donc, ce rapport s’attache à pointer tous les risques liés au nucléaire et aux déchets qu’il produit.  Si l’initiative venait d’un hypothétique " Conseil Supérieur de l’Energie ou de l’Economie ", la tonalité aurait sans doute été différente. On peut se dire aussi que ce rapport n’évalue pas, par exemple, la durabilité des sources d’énergie renouvelables actuellement utilisées, ce qui pourrait aussi être intéressant à creuser. Néanmoins, il faut saluer l’effort de diversification des profils dans la constitution du panel, intégrant aussi des experts ouvertement favorables au nucléaire.

Ce rapport ne peut seul servir à la décision politique. Il doit être mis en balance avec les enjeux de sécurité d’approvisionnement, les enjeux économiques, les enjeux climatiques… Mais il y a dans ce texte, pour qui veut bien le lire, du matériel très intéressant pour les décisions que la Belgique doit prendre non seulement sur la sortie du nucléaire mais aussi sur la gestion des déchets ou le démantèlement des centrales, demain.

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