C'était avant la polémique Léopold II : plusieurs villes de Flandre débaptisent les rues Cyriel Verschaeve, ancien prêtre collaborateur

Le débat de ces derniers jours autour de la décolonisation de l’espace public fait rage. Et il n’est pas près d’être clôturé après les derniers actes de vandalisme visant des statues ou monuments en lien avec la colonisation au Congo, comme ce buste de Léopold II à Hal. Voire dans un tout autre contexte, avec cette statue de Jules César à Zottegem, vandalisée dans la nuit de samedi à dimanche.

Mais la polémique autour de la figure du deuxième roi des Belges rappelle celui qui s’est tenu en Flandre il y a quelques mois à peine. Ici, pas question d’Afrique, ni de famille royale, mais de la Deuxième guerre mondiale avec la débaptisation des rues Cyriel Verschaeve, prêtre flamand ayant collaboré avec les nazis. Des rues ou avenues Cyriel Verschaeve, il y en a ou il y en a eu à Zoersel, à Kappelle-op-den-Bos, à Alveringem, à Lanaken, à Marke (Courtrai), à Breendonck (Puers-Saint-Amand)…

L’heure de la Flandre

Né en 1874, Cyriel Verschaeve devient prêtre en 1897 après des études de philosophie et de théologie. Militant nationaliste flamand, il enseigne dans un collège catholique de Tielt et publie des textes engagés. Vicaire non loin du front de l’Yser, on lui doit, en 1930, la pose de la première pierre de la Tour de l’Yser à Dixmude, qui honore les soldats flamands tombés pendant la première guerre mondiale.

Plus tard, il est fasciné par le nazisme. En 1940, il écrit "Het uur van Vlaanderen" (L’Heure de la Flandre), un appelant à l’indépendance de la Flandre et son admiration pour l’idéologie nazie. En retour, il obtient des Allemands le poste de responsable du Conseil culturel flamand. Il va aussi recruter des soldats pour la Légion flamande qui combat aux côtés des troupes allemandes. En 1944, après le débarquement des alliés, Verschaeve fuit la Belgique et se réfugie en Autriche. En 1947, il est condamné à mort par contumace et déchu de sa nationalité belge. Il décède en 1949 en Autriche.

Une rue Anne Frank

Malgré ce parcours très controversé, plusieurs artères portent son nom. En 2017, Lanaken décide de faire table rase du passé. Après une consultation populaire, la commune va rebaptiser la rue Cyriel Verschaeve en rue Anne Frank, cette jeune juive hollandaise connue pour avoir rédigé un journal intime pendant la guerre.

En janvier dernier, Puers-Saint-Amand, à deux pas du camp de concentration de Breendonk, décide de supprimer sa rue Verschaeve après un débat long d’une dizaine d’années et deux votes négatifs au conseil communal. Autre temps, autre perception de l’histoire, selon le bourgmestre CD&V Koen Van den Heuvel, dans un contexte de montée des extrêmes.

A Courtrai, le débat a été initié en début d’année également. Là, la rue Cyriel Verschaeve devrait devenir la rue Hugo Claus, du nom du célèbre écrivain, après une demande des riverains. Pourtant, d’autres s’y sont opposés afin d’éviter les complications administratives liées à un changement d’adresse.

A Zoersel, l’avenue Cyril Verschaeve n’a pas été débaptisée mais un panneau a été installé juste avant le confinement. On peut y lire que le prêtre a été "un activiste pendant la Première guerre mondiale et condamné à mort pour collaboration en 1946 pendant la Deuxième guerre mondiale". Pas assez pour le CD&V et le sp.a qui plaide pour un changement radical.

Juste avant le confinement, Kappelle-op-den-bos décide pour sa part de rayer un trait sur ce collaborateur. La rue qui porte son nom va bientôt porter le nom d’une femme que les riverains, pas tous heureux des désagréments ainsi générés, pourront choisir. Ce qui est certain, pour le bourgmestre N-VA Renaat Huysmans, "quelqu’un avec un tel passé ne mérite pas d’être honoré". Dans les autres communes cités, les nationalistes flamands ont parfois eu des positions plus ambiguës, préférant le statu quo. Cyriel Verschaeven demeure une figure du Mouvement flamand.

A Alveringem, où le corps de Cyriel Verschaeve repose depuis 1973 - des militants du VMO (Vlaamse Militanten Orde) l’ont exhumé de sa tombe autrichienne et rapatrié en secret -, existe toujours le Musée Verschaeve, à l’endroit où le prêtre a vécu. Sur le site de la commune, on est clair : on parle d’un prêtre "controversé" et des "aspects différents" de sa vie, "le mouvement flamand, son rôle en tant qu’aumônier mais aussi sa période pendant la guerre avec sa radicalisation et sa collaboration". Ici, on préfère miser sur la pédagogie et l’histoire. Même si le lieu demeure un passage obligé pour les adeptes de sa pensée et les nostalgiques du Troisième Reich.

La collaboration, la colonisation… Deux très lourdes périodes dans l’histoire de la Belgique approchées différemment en fonction du contexte, de l’actualité, des aspirations locales et des agendas politiques. Mais comme pour Cyriel Verschaeve, le curseur fixant l’image et l’héritage de Léopold II est en train de bouger. En Région bruxelloise, la décolonisation de l’espace public est en marche. Des initiatives sont prises au sein du gouvernement régional et du parlement bruxellois. La semaine dernière, le président de la Chambre Patrick Dewael a plaidé pour la mise en place d’une commission autour de la question.

Récemment, certains sur les réseaux sociaux ont fait le parallèle entre les actes de vandalisme commis sur les statues de Léopold II et l’héritage de Cyriel Verschaeve dans l’espace public en Flandre.

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