Bruno Colmant, économiste, sur la crise du coronavirus : "On ne sort pas d'une crise par la taxation"

Comment les experts économiques analysent le déconfinement dans lequel la Belgique est entrée depuis quelques jours et qui entre dans une nouvelle étape ce lundi 8 juin ? Bruno Colmant, économiste, CEO de la banque Degroof, apporte son regard, ce jeudi dans la matinale de La Première, mais également sur la crise sanitaire qui a démarré en mars et ses conséquences économiques.

Pour lui, la crise traversée aujourd’hui aura un impact certain pour l’économie belge avec "une chute du PIB, c’est-à-dire de la richesse créée chaque année, de l’ordre de 10%" soit "50 à 60 milliards d’euros". Avec l’économie grise et noire, non comptabilisée par les statistiques, ce trou passe à "80 milliards". C’est de la "richesse qui est perdue", un "choc d’appauvrissement" dit Bruno Colmant, auteur d’un nouveau livre, "Hypercapitalisme. Le coup d’éclat permanent". "C’est comme si chacun gagnait moins, comme si la Belgique dans sa globalité gagnait moins."

"Une tentation d’épargne" chez les Belges

Cela va-t-il durer ? Comment vont réagir les Belges ? Bruno Colmant que chez les ménages, il y aura "une tentation d’épargne", de "se protéger contre le futur". Dans le même temps, cette crise montrera "le partage des tâches entre l’Etat et les marchés", "l’importance des biens publics comme la santé, l’éducation". La crise a montré la nécessité d’avoir "un filet de sécurité social, un Etat social, un Etat-providence". "Je pense qu’il va y avoir dans beaucoup de pays une réflexion quant au partage des tâches entre la spontanéité du libéralisme et l’économie de marché et puis d’autre part l’Etat."

Ce n’est pas un discours que tenait Bruno Colmant par le passé, lui qui a conseillé des ministres libéraux. Il le reconnaît : il a fait partie de ces économistes "éduqués dans les années 80" dans ce courant de pensée qui avait le vent en poupe "au début. Cela a permis de générer de la croissance et de l’innovation" mais avec une relégation de l’Etat dans "un rôle de notaire".

"Si l’économie survit, c’est grâce à l’Etat qui donne du pouvoir d’achat", bien plus que lors de la crise bancaire de 2008. Pour Bruno Colmant, la pensée de Keynes doit être "revitalisée". Pour John Keynes (1883-1946), économiste britannique, les marchés ne peuvent pas être livrés à eux-mêmes et l’Etat a un rôle à jouer. "On peut être libéral et aimer l’Etat."

ll suffit qu’un petit choc arrive pour que tout s’arrête

Bruno Colmant analyse cette crise du coronavirus et ses conséquences. "Il y a deux choses qui m’ont surpris. C’est un peu l’histoire de la poule et l’œuf. C’est d’abord la complexité de la mondialisation. Et puis d’autre part, la superficialité de l’économie. ll suffit qu’un petit choc arrive pour que tout s’arrête. C’est à la fois un choc d’offre et de demande. On est rentré depuis quarante ans dans un système, d’une idéologie qui est partie de l’idée que le marché par sa main invisible savait mieux que l’Etat comme gérer les biens même les biens publics. Mais on ne gère pas un état comme une entreprise. Une entreprise cherche le monopole éphémère, temporaire pour imposer ses prix. Un état doit gérer des valeurs humanistes, d’équilibres sociaux et donner sa chance à tout le monde."

Bruno Colmant est convaincu que ce système va être repensé avec un "équilibre plus sain au bénéfice d’ailleurs je crois du libéralisme mais avec la reconnaissance du rôle que peut apporter un état en matière d’épanouissement des citoyens."

L’Etat va mettre ses comptes dans le rouge

En attendant, les Etats et les économies vont devoir se relever et trouver de l’argent. En taxant ? "On ne sort pas d’une crise par la taxation", estime l’économiste. "La taxation, ça étouffe une reprise." L’argent doit être trouvé par "l’endettement". "Toutes les dépenses sociales que l’Etat va mettre en oeuvre" et la baisse des recettes fiscales vont créer un déficit budgétaire. "L’Etat va mettre ses comptes dans le rouge" et l’argent va venir par l’emprunt de monnaies émises par la Banque centrale européenne qui va "imprimer de la monnaie pour financer ces emprunts d’Etat".

On n’est pas du tout dans les conditions d’inflation

Il ne faut pas oublier : l’Europe impose des contraintes budgétaires strictes aux Etats. Mais l’Europe va fermer les yeux "immanquablement". "Ces critères ne tiennent qu’en économie normale. Aujourd’hui, on a un choc qui est structurel, le plus important qu’on ait connu depuis la Seconde guerre mondiale".

Cette création monétaire "gigantesque" par la BCE, "c’est pas grave parce que la Banque centrale elle tient à la confiance dans la monnaie. Quand elle émet de la monnaie, le seul risque, c’est l’inflation, c’est l’augmentation des prix. Mais on n’est pas du tout dans les conditions d’inflation. Il y a un peu d’inflation alimentaire", admet Bruno Colmant qui parle plutôt d’un scénario de récession. "On a quand même 40% de la population active qui a été affectée par cette crise. Donc il n’y a pas une propension à l’augmentation des prix. En plus, les taux d’intérêt sont nuls voire négatifs. Quand l’Etat emprunte pour relancer l’économie, il emprunte à un taux qui est tel qu’il devra rembourser moins."

Je ne sais si tout le monde sera capable de payer son précompte immobilier

Les instances vont "devoir jouer au Père Noël. Certains disent : on va laisser tomber ceux qui n’ont pas la force, les mauvaises entreprises… Moi je ne crois qu’il faut faire des choix économiques. Comme ce choc est un choc qui touche toute l’économie, on ne peut pas dire que c’est révélateur des bonnes ou des mauvaises entreprises. Donc, on va devoir donner du pouvoir d’achat à beaucoup de personnes : c’est d’ailleurs mis en oeuvre par du revenu de remplacement ou chômage technique ou partiel. Peut-être qu’un jour, on va devoir en arriver que des personnes sur base d’un aveu demandent une somme à l’Etat, qui pourra être fiscalisée dans le futur. Mais l’important est l’immédiateté : c’est donner du pouvoir d’achat aux personnes pour surmonter cette transition de crise."

Exemple avec la proposition de chèques-horeca : "C’est une idée que j’avais eue dès le début de la crise. Ce n’est pas par la simulation de l’offre mais par la demande qu’on va sauver cette économie."

Aider les personnes qui sont dans le désarroi financier

Bruno Colmant estime aussi que certains ménages seront dans l’impossibilité de payer leurs impôts. "Je ne sais si tout le monde sera capable de payer son précompte immobilier pour ceux qui sont propriétaires fin août-début septembre. Il va falloir que l’Etat change la logique non pas en imposant plus en donnant des crédits d’impôts, des impôts négatifs pour les personnes qui sont en situation de précarité."

De la désobéissance fiscale ? "Certains vont être confrontés à réalité financière, qui sera incontestable. Ils pourraient invoquer le fait que pas le cas de la force majeure, ils ne sont pas en situation de payer leurs impôts. L’absolue priorité : c’est d’aider les personnes qui sont dans le désarroi financier. Si ces personnes arrivent à surmonter ces quelques trimestres de crise, on relancera une économie qui sera plus tranquille."

Bruno Colmant estime enfin que la Belgique, avec son instabilité politique permanente, pourra affronter cette crise économique "parce qu’elle a une bonne qualité de rating, de crédibilité financière". Mais aussi parce que notre pays se trouve dans une "infrastructure monétaire", celle de la Banque centrale européenne "dont elle va bénéficier".

 

 

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