Attentats du 13 novembre : sans le savoir, une de nos équipes a interviewé Salah Abdeslam lors de sa fuite de Paris à Bruxelles

C’est un reportage radio classique réalisé sur le terrain. Après la nuit d’horreur, de nombreux barrages routiers sont installés dans le sens France-Belgique. Notre journaliste recueille les réactions des automobilistes à la frontière entre la France et la Belgique. Certains se plaignent du temps perdu sur leur trajet. D’autres affirment avoir déjà été contrôlés plusieurs fois.

Ce matin-là, Charlotte Legrand, journaliste à la rédaction du Hainaut, est sur le terrain. Elle reste une heure sur place et pose ces questions aux personnes qui acceptent d'être interviewées : "D'où venez-vous et que pensez-vous de ces contrôles ?"

Écoutez le reportage réalisé le 14 novembre 2015

Notre journaliste se souvient des voitures arrêtées et contrôlées : "C'était principalement des plaques étrangères : espagnoles, néerlandaises, françaises. Quelques belges aussi". À ce moment-là de l'enquête, personne n'a identifié Salah Abdeslam comme étant un des membres des commandos tueurs. 

Lors d'un énième contrôle réalisé conjointement entre les douanes, la police belge et la gendarmerie française, Charlotte Legrand s'approche d'une voiture pour poser ses questions. "Je ne me souviens ni de la marque de la voiture ni de la couleur. Il y avait trois jeunes qui semblaient très fatigués, le visage chiffonné. Celui à l'arrière était emmitouflé dans une espèce de doudoune ou un duvet". Et de compléter : "Ils n'étaient pas spécialement sympathiques, mais ils ont répondu à mes questions le temps que leurs cartes d'identité soient contrôlées. Quand ils ont récupéré leurs papiers, ils ont coupé court à la conversation et ont remonté leur vitre. Ils m'ont un peu éjectée"

Quand ils ont récupéré leurs papiers, ils ont coupé court à la conversation

Lorsque notre journaliste rentre à la rédaction, elle réalise son montage et choisit cet extrait d'interview des trois jeunes. Les voix se mélangent et se succèdent : "Celui-là, c’est le troisième. Troisième contrôle. Franchement, on a trouvé ça un peu abusif. Mais on a compris un petit peu le sens de… Le pourquoi. Après, on a su le pourquoi".

Cette interview radio plutôt banale aurait pu rester dans nos archives. Mais plus les informations sur la fuite de Salah Abdeslam et ses complices sont dévoilées, plus notre rédaction s'est posée des questions. Charlotte Legrand se souvient : "Quand on a commencé à voir les images des caméras de surveillance de la station service où Salah Abdeslam est avec Amri et Attou, l'idée a commencé à faire son chemin. Quelques collègues m'ont chambrée : "Tu n'aurais pas fait l'interview de Salah, par hasard ?"

Salah Abdeslam affirme avoir été interviewé

Plus tard, le contenu de conversations que Salah Abdeslam a tenu en prison plusieurs mois après les attentats nous parviennent. Petite remise en contexte : le 18 mars 2016, Salah Abdeslam est arrêté à Molenbeek après une longue cavale. L’ennemi public numéro 1 est incarcéré dans le quartier de haute sécurité de la prison de Bruges. Il est surveillé et écouté lors de ses conversations avec ses deux voisins de cellule : Mehdi Nemmouche, le terroriste du Musée juif de Belgique et Mohamed Bakkali, un des logisticiens des attentats du 13 novembre.

Ces conversations ont été retranscrites dans un PV d'écoute que la RTBF a pu se procurer. Salah Abdeslam y évoque sa fuite et se vante auprès des deux autres terroristes. Il commente un reportage de la BBC qui évoque son retour en voiture avec Amri et Attou. Et il affirme avoir lui-même répondu à une interview : "J’ai parlé en me référant aux infos du journal. Elle [la journaliste] me dit : "Vous trouvez ça normal qu’il y ait des barrages comme ça ?". J’ai dit : "Oui, c’est tout à fait normal".

Extraits de la suite de la conversation :

  • Abdeslam : "[C’était] au troisième barrage. Sur RTL-TVI. Je lui ai dit : "Ouais, c’est normal vu les circonstances, tout ce qui se passe".
  • Bakkali : "T’étais à l’avant ou à l’arrière ?"
  • Abdeslam : "J’étais à l’arrière."
  • Bakkali : "Comment t’as parlé avec eux ?"
  • Abdeslam : "J’ai parlé avec le micro."
  • Bakkali : "T’as ouvert ta fenêtre ?"
  • Abdeslam : "Non, du côté d’Amri, le conducteur a fait rentrer le micro. J’ai dit : "Oui, c’est normal vu les circonstances, il faut bien renforcer les barrages."

À la lecture de ce PV également publié dans la presse, notre rédaction a fouillé dans ses archives. Le 14 novembre 2015, nous avions bien une équipe sur le terrain. Notre journaliste a réalisé un reportage pour nos éditions radio. Salah Abdeslam cite la chaîne RTL-TVI, mais ce jour-là, c'était un confrère qui couvrait cette actualité pour la chaîne privée et non pas une femme. 

Charlotte Legrand : "Sans les vantardises de Salah Abdeslam, j'en serais restée au stade du doute. Aujourd'hui, je veux rester objective et je refuse de me faire des films. Mais j'ai éprouvé un certain malaise. Je craignais qu'on m'accuse d'avoir manqué de discernement lors de cette interview. Je me suis sentie bizarrement un peu coupable. Et puis, je me remémore les faits. A ce moment-là, je n'avais tout simplement pas les éléments pour reconnaitre Abdeslam. Ni moi, ni la police". 

La fuite de Salah Abdeslam

Un retour en arrière est nécessaire pour comprendre le contexte de cette interview. Le vendredi 13 novembre 2015, Salah Abdeslam dépose trois terroristes devant le Stade de France. Il est, lui aussi, équipé d’une ceinture explosive et fournira plusieurs versions. Il affirme à certains qu'il a tenté de l'activer, mais qu'elle n'a pas fonctionné. À d'autres moments, il dit avoir renoncé au dernier moment à l'activer. Des experts en explosifs ont clos le débat. Après analyse, ils ont conclu que la ceinture explosive était défectueuse. 

Il reprend sa route, abandonne sa voiture dans le 18e arrondissement de Paris et sa ceinture explosive à Montrouge. Il atterrit finalement dans le hall d’un immeuble à Chatillon. C’est là qu’il appelle ses amis Mohamed Amri et Hamza Attou. Il leur raconte qu’il est tombé en panne et qu’il a besoin d’aide pour rentrer à Bruxelles. Sur le chemin du retour, on le sait, le trio a été contrôlé trois fois par la police. Les trois hommes ont donc aussi été interviewés, par hasard, par une de nos équipes.


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Dans leurs interrogatoires respectifs, Mohamed Amri et Hamza Attou décrivent ce trajet vers Bruxelles. Ils affirment que Salah Abdeslam leur avoue tout de suite qu'il est le dernier survivant du commando parisien, que son frère est mort et que sa ceinture explosive n'a pas fonctionné. Ils disent aussi que Salah Abdeslam est en pleurs. 

Les trois hommes sont contrôlés une première fois au péage de Hordain le samedi 14 novembre à 9h10. Ils déclarent revenir de chez un cousin vivant dans le quartier de Barbès à Paris. Leur identité est relevée. Salah Abdeslam n'étant pas encore identifié comme l'ennemi public numéro 1, le trio peut repartir sans être inquiété. Mohamed Amri et Hamza Attou évoquent deux autres contrôles menés en France, mais aucune trace de ceux-ci n'a été retrouvée lors de l'enquête.

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