Attentats 22 mars: "Comme pendant l'affaire Dutroux, les services n'ont pas assez collaboré"

Le président de la Commission d'enquête parlementaire Attentats reçoit la presse ce lundi. Petit tour de chauffe médiatique à l'approche de la date-anniversaire du 22 mars - date à laquelle la Commission aurait dû rendre son rapport mais face à l'ampleur de la tâche, ses membres ont demandé une prolongation.

Patrick Dewael est donc face aux micros, aux caméras dans la salle "Père Damien", "sa" salle de commission. Pour répondre aux questions, pour peu qu'elles ne renvoient pas à l'enquête judiciaire, celle-là - toujours en cours -, ou à des documents confidentiels ou des témoignages reçus à huis-clos... Le président entend respecter les règles qu'il impose à chacun de ses "commissaires". 

Tout simplement parce que les services ne collaboraient pas

Patrick Dewael qui, pour l'essentiel, confirme bien certains "ratés" dans la manière dont les enquêtes se sont déroulées avant les attentats de Paris et Bruxelles. "J'ai assisté à la commission Dutroux dont le principal résultat a été de mener à une nouvelle structure pour notre police: rappelez-vous, il y avait la gendarmerie, la police judiciaire, la police communale; après réforme cela a conduit à une police intégrée. Tout simplement parce que les services ne collaboraient pas. Ce que je constate aujourd'hui, vis-à-vis des dossiers "terrorisme", c'est que de nouveau il est des services qui ne collaborent pas parfaitement entre eux et qui travaillent uniquement pour eux-mêmes. Ils sont légalement obligés de communiquer leurs informations, ce qu'ils font, mais sans forcément bien attirer l'attention sur ci ou ça, sans bien prioriser. Il y a un vrai manque de culture de coopération" estime Patrick Dewael, ancien président de la Chambre et surtout ancien ministre fédéral de l'Intérieur.

"Chaque service forme une sorte de petite île et on se rencontre trop peu". Et Patrick Dewael de citer les "couacs" dans le suivi des frères Abdeslam, interrogés en 2015 et 2016 par la police locale de Molenbeek alors qu'après coup on peut estimer qu'ils étaient en pleine phase de radicalisation. "Il y a interrogatoires, procès-verbaux, cela devient un dossier judiciaire traité notamment par le Parquet fédéral. A un moment donné, le Parquet fédéral décide de classer sans suite ce dossier et la police locale n'est pas informée. Et ce n'est pas parce que l'on n'avait rien trouvé dans ce cadre-là que les Abdeslam ne devaient rester suivis par d'autres services, la Sûreté de l'Etat notamment". Autre exemple, Ibrahim el-Bakraoui, l'un des kamikazes de Zaventem libéré en 2014 après condamnation pour faits de grand banditisme. "Sa libération anticipée n'a pas été communiquée à tous les services de police intéressés. C'est le résultat d'un autre manque de coopération entre les services".       

La solution : "Pas plus de budget mais faire des choix"

Patrick Dewael juge que l'architecture actuelle - la "machinerie" de nos services de police ou de renseignements est "correcte" mais il doit donc y avoir plus de coopération. Pour éviter notamment que la Sûreté de l'Etat aie aussi peu d'informations que cette fois-ci sur les candidats terroristes. Et de souligner que si à raison certains se plaignent du manque de moyens ou d'argent, "il faut bien remarquer que parfois les mêmes choses, les mêmes travaux sont effectués par deux structures, deux services différents et du coup concurrents. Ainsi la direction centrale pour la lutte contre la criminalité grave et organisée (DJSOC) et la division antiterrorisme de la Police Judiciaire (DR3) se plaignent du manque de moyens, d'analystes, d'islamologues, d'arabophones, et ils mènent les mêmes expertises. Même chose et même demande avec la Computer Crime Unit. Ajoutez à cela que les banques de données des uns et des autres ne sont pas toujours compatibles non plus. Il serait bien de se mettre ensemble autour d'une même table pour discuter et pour échanger, cela ne coûte rien et cela peut être très important".

Patrick Dewael qui enfonce le clou : "Le budget de l'Intérieur a augmenté de 2003 à nos jours de 28% et cela ne suffit toujours pas forcément. Il faudrait mieux rationaliser, mieux donner les vraies priorités. On ne résout pas tout avec des budgets augmentés, il faut savoir faire des choix". 

Patrick Dewael qui incite aussi à ne pas vouloir à tout prix "réécrire l'Histoire après coup". "Si, avec la connaissance que l'on a aujourd'hui des faits, on veut juger, alors on risque bien de se tromper lourdement. C'est sans doute un peu trop facile de dire là ce service a commis une faute, celui-ci est responsable. Et plus globalement oser dire avec la connaissance que nous avons aujourd'hui que les attentats auraient pu être évités, ça je ne crois pas". 

Atterrissage en vue fin avril

La Commission Attentats est en passe d'achever ses travaux. Ses membres ne se réunissent plus actuellement qu'à huis-clos avec leurs experts pour rédiger le rapport final. Une commission qui aura entendu, depuis son installation en avril 2016, pas moins de 186 personnes (38 témoins pendant le volet "organisation des secours, 80 sur "l'architecture de la sécurité, services d'enquêtes et de renseignements" et 8 sur le volet "radicalisme") en 107 réunions et 342 heures d'auditions. Les conclusions sont attendues pour la fin avril.

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