Anne Gruwez, juge d'instruction : "Aujourd'hui, je mets en taule les enfants de mes premiers clients"

Elle est devenue célèbre à travers le documentaire "Ni juge ni soumise", elle publie désormais un livre intitulé "Tais-toi ! Si la justice m’était contée" où elle raconte son expérience de juge d’instruction à Bruxelles : Anne Gruwez était l’invitée de Matin Première ce vendredi.

Celle qui "me[t] en taule les enfants de [ses] premiers clients" s’exprime sur le rôle de la prison et la place de l’humain dans les dossiers qui atterrissent chaque matin sur son bureau. "J’ai foi dans les hommes 'homo hominis' de manière générale. Je n’ai pas nécessairement foi dans leurs idées", déclare-t-elle.

"Homme", "femme"… Anne Gruwez se force à chaque fois à prononcer les deux genres. Mais pas question pour elle de parler de "féminicide". La juge d’instruction l’affirme : "Je ne veux pas connaître ce mot. Tuer un être humain, c’est tuer un être humain […] Dans le meurtre, tuer un homme vaut tuer une femme et le contraire est exact aussi."

Et d’ajouter : "Je préfère qu’on me parle de la violence envers les faibles que de féminicide. C’est un mot général qui ne fustige pas une partie de la population. […] Il y a une réalité de la violence envers les faibles. Taxer le meurtre d’une femme qui s’appelle un 'homicide' de 'féminicide', c’est faire des femmes une catégorie séparée. Or je plaide pour le vivre-ensemble."

La justice ne donne plus l’image d’un pouvoir fort à l’égal des autres

Anne Gruwez estime au passage que la place de l’humain s’estompe peu à peu dans son travail. Notamment à travers la réforme que le ministre de la Justice est en train de proposer. Au fil des ans, "la justice ne donne plus l’image d’un pouvoir fort à l’égal des autres", dénonce la juge d’instruction. Elle observe au passage que les bâtiments des différents parlements à Bruxelles sont bien entretenus… Alors que "si vous visitez le palais de justice, vous le faites avec un seau d’eau pour récupérer les gouttes qui tombent du plafond".

Faut-il toujours plus informatiser la justice pour la rendre plus efficace ? La juge d’instruction balaye l’argument : "Quand je verrai un ordinateur faire un beau discours à quelqu’un pour lui dire : 'Je t’aime et je veux ton bien', alors là peut-être que je serai pour l’ordinateur." Selon elle, "la justice est encore un des derniers remparts contre la déshumanisation. En justice, la confrontation se fait encore – et Dieu merci - face à face".

Le meilleur des autres vous rend le meilleur à vous-même.

Que reste-t-il alors pour tenir le coup ? L’humour ? Anne Gruwez sourit : "Je peux rire de ma misère à moi. Je peux rire avec l’autre de sa misère. Mais si l’autre ne participe pas… Je peux dire à un client : 'Regardez où vous en êtes'. Il va généralement sourire en disant : 'Oui, c’est des conneries'. Et là on peut commencer à travailler ensemble à un avenir meilleur pour lui et pour moi. Le meilleur des autres vous rend le meilleur à vous-même."

Reste que la sanction est importante à ses yeux dans le système judiciaire. "Je ne serais plus juge d’instruction si je ne croyais pas au rôle de la prison. Je crois au rôle du coup d’arrêt à un certain moment, quelque part. Je crois à la nécessité de très vite prendre les choses en main pour redresser la situation. Et je ne crois pas à la nécessité, sauf véritable examen, de la condamnation."

Du racisme dans la police ? "Bah oui, comme partout"

Interrogée sur les violences policières qui ont marqué ces derniers mois, Anne Gruwez objecte : "Il y a de la violence des deux côtés. Il faut quand même se rendre compte que le policier ne sait pas derrière qui il court et ça fait monter son adrénaline de peur. Tandis que le malfrat sait généralement qui lui court après puisqu’on criera : 'Police' derrière lui."

Quant au racisme au sein de la police, elle estime qu’il y en a "comme partout". Elle se lance alors dans une série de questions en guise de conclusion : "Où avez-vous jamais trouvé l’exemplarité ? Est-ce que le monde politique ne devrait pas être exemplaire ? Est-ce que l’ensemble des manifestants ne devrait pas défiler dans l’ordre et la méthode ?"

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