Alexis Deswaef: "Au sein de la police et des structures de l'État, la résistance s'organise"

Dimanche, des centaines de personnes ont montré leur opposition à la politique menée par le secrétaire d'État à l'Asile et à la Migration, Theo Francken (N-VA), et par le gouvernement fédéral. Interrogé dans Matin Première, le président de la Ligue des droits de l'Homme Alexis Deswaef juge "extraordinaire ce qui s'est passé. En fait, nous avions été informés que la première action policière de celles qui avaient été annoncées par le ministre de l'Intérieur, Jan Jambon, au Parlement aurait lieu dimanche soir à la gare du Nord par la police fédérale".

Alexis Deswaef déclare que cette opération "a visiblement été annulée à la dernière minute". Le cabinet du ministre de l'Intérieur a annoncé quelques minutes plus tard que 17 sans-papiers avaient été arrêtés dimanche soir lors d'une action de police dans les gares de Bruxelles. "Pour essayer faire échouer" cette opération, "la plateforme d'hébergement et les volontaires ont appelé sur Facebook les citoyens hébergeurs à venir au parc pour protéger les migrants et pour empêcher les arrestations. On pensait qu'on serait quelques centaines et plusieurs milliers de personnes étaient présentes. Je n'exagère pas si je dis qu'il y avait 3000 personnes. Tous les migrants avaient été mis à l'abri chez les hébergeurs pour éviter des arrestations. La résistance face à une politique migratoire, injuste, violente, agressive et qui est uniquement dans la répression s'organise par les citoyens d'abord. Mais ce qu'il faut quand même noter, c'est que les polices locales de Schaerbeek et de Bruxelles-ville, avec leurs bourgmestres, ont dit au ministre de l'Intérieur : 'pas avec nous, on ne veut pas collaborer avec vous pour cette action qui n'a aucun sens, qui ne solutionne rien'. Et donc au sein de la police et au sein des structures de l'État, la résistance s'organise aussi".

Le mot "collaborer" est-il choisi à dessein ?

"Dans le Larousse, vous verrez ce que c'est la définition de 'collaborer '. On nous a reproché l'utilisation du mot 'rafle'. Une rafle policière est une action par surprise en vue d'arrêter le plus grand nombre de personnes. Ce n'est pas parce que le mot est chargé historiquement que ce n'est pas le bon mot en français. Et j'entendais que même le bourgmestre de Schaerbeek a dit qu'il ne voulait pas collaborer aux rafles policières de la police fédérale. C'est un signal important, et ce que nous notons aussi, c'est que vendredi, après la réunion au sommet organisée par le cabinet du ministre de l'Intérieur à 10 heures vendredi matin, j'ai été averti par une personne à l'intérieur de l'appareil de l'État qui m'a donné le lieu et l'heure exacte de l'opération policière en vue d'alerter l'opinion, en vue d'alerter les médias pour la faire échouer. À l'intérieur de l'appareil de l'État, il y a des lanceurs d'alerte qui trouvent que cette politique répressive du gouvernement n'a aucun sens, ne solutionne rien et ils ne veulent plus y collaborer".

Alexis Deswaef "espère que le ministre de l'Intérieur, qui se fait appeler ministre de la Sécurité — c'est tout un programme —, le secrétaire d'État à l'Asile et à la Migration et surtout que le Premier ministre sont disqualifiés sur ce dossier. Ils ont montré leur incompétence et surtout leur objectif d'organiser uniquement une politique répressive, qui ne solutionne rien sur le fond. Le Premier ministre, pour l'instant, répète ce que ces deux ministres lui disent et il dit que le gouvernement assume cette politique. Le Premier ministre dit : 'c'est grâce à l'action de notre gouvernement qu'il n'y a pas de deuxième Calais à Bruxelles'. Mais il n'y a pas de deuxième Calais à Bruxelles. Calais, c'était entre 10 000 et 15 000 personnes dans une jungle ; à Bruxelles, on parle de 400 à 500 migrants autour de la gare du Nord et du parc Maximilien. Ne comparons pas ce qui ne peut pas être comparé. S'il n'y a pas de deuxième Calais à Bruxelles, ce n'est pas grâce au gouvernement, mais c'est grâce à l'action des plateformes d'hébergement, ces citoyens volontaires, ces hébergeurs qui, chaque nuit depuis septembre, hébergent entre 300 et 400, voire 500 migrants".

Les citoyens prennent les choses en mains apparemment et c'est un phénomène assez étonnant. Comment l'expliquez-vous ?

"J'ai vu des gens hier, notamment des volontaires de la plateforme, émus aux larmes de voir qu'un appel lancé 48 heures plus tôt sur Facebook mobilisait autant de personnes, des milliers de personnes qui viennent dire 'on ne veut plus de cette politique répressive'. Et ça, je pense que ce message-là, avec cette résistance qui s'organise à tous les niveaux, le Premier ministre doit l'entendre, se saisir du dossier et au moins écouter. Est-ce qu'il a déjà invité les responsables et les volontaires de cette plateforme pour qu'ils leur expliquent ce qu'ils font depuis septembre en évitant un deuxième Calais à Bruxelles ? Non ! Ce n'est pas digne d'un Premier ministre. Qu'il les invite, qu'il invite les organisations de défenses des droits humains, qu'il invite les organisations de défense des droits des étrangers, des professeurs d'université, des experts ! Visiblement, ce gouvernement ne trouve pas de solutions. Or, des solutions existent. Nous sommes donc tout à fait prêts à être invités par le Premier ministre et à venir avec nos solutions. Le directeur de Médecins du Monde, Pierre Verbeeren, qui a des idées et qui a fait des propositions sur l'accueil et le centre d'orientation de ces migrants : tout cela est laissé de côté. Ce gouvernement ne peut pas avoir raison seul contre tous. Ils ne font qu'évacuer le problème en le repoussant vers les pays voisins, et donc nous disons qu'il y a des solutions. Que sont-elles ces solutions ? D'abord, il faut une plus juste répartition au niveau européen. Il n'est pas normal que la seule ambition de ce gouvernement et de Theo Francken, en charge de l'Asile et de la Migration, soit de renvoyer en Grèce, premier pays d'entrée, ces 300, 400 ou 500 migrants en appliquant de manière aveugle la convention, le règlement de Dublin, qui dit que c'est le premier pays d'entrée qui est compétent pour la demande d'asile. Ce n'est qu'une faculté, la Belgique pourrait s'engager en disant : 'nous n'appliquons plus le règlement de Dublin et au niveau européen, on va rediscuter le règlement de Dublin. On va aussi rediscuter la répartition des réfugiés plutôt que de laisser crouler et couler les pays d'entrée de l'Union européenne'".

Alexis Deswaef appelle à être "vigilant dans les jours qui viennent. On espère aussi être averti des prochaines actions policières pour les faire échouer, on n'a pas peur de le dire. Nous avons des droits face à la police : le droit de résistance non violente, le droit à la solidarité. La solidarité n'est pas un délit. Effectivement, on donne des formations 'quels droits face à la police'. En fait, ce sont les policiers qui auraient besoin d'une formation parce qu'il y a des témoignages de violences policières envers des migrants, des comportements absolument inacceptables, gratuits et violents".

Y a-t-il des policiers et des gens de l'Office des étrangers qui travaillent dans l'humanité ?

"Tout à fait. Et donc, pour eux, la police et le ministère de l'Intérieur auraient intérêt à nettoyer dans leurs rangs ceux qui sont violents et qui commettent des exactions parce que ça jette une image mauvaise sur l'ensemble du travail de policiers qui font bien leur travail. Des policiers locaux qui refusent de collaborer avec la police fédérale pour arrêter des migrants en disant 'ce qu'on nous demande de faire ne sert à rien, c'est évacuer le problème, ce n'est pas le solutionner'. Il y a des gens formidables au sein de la police, il faut les laisser travailler eux, et maintenant entendre ce cri qui vient de la population, de personnes solidaires. J'espère que le Premier ministre va dire au ministre de l'Intérieur : 'votre programmation de rafles pour les jours à venir, on les annule, on les suspend', comme pour les expulsions pour le Soudan. On peut suspendre, mener une enquête et voir si des solutions peuvent être mises en place".

Quelle sera la suite des événements ?

"Je pense que la suite des événements devrait être, si ce sont des hommes d'État dans ce gouvernement, d'écouter ce qui vient des citoyens solidaires, de la plateforme et des spécialistes des dossiers, et mettre en place des solutions. Ce gouvernement vient avec une approche répressive et zéro solution. Nous avons des solutions ! La suite des événements devrait donc être ça".

Vous avez appelé à ce que le 16 rue de la Loi vous ouvre la porte, pourquoi vous n'y allez pas ?

"C'est une zone neutre, on ne peut y aller que quand on est invité, sinon on va se faire embarquer par la police. J'ose espérer que l'invitation suivra et qu'on va réfléchir ensemble à ces solutions parce qu'ici, c'est une question de droits humains et de libertés fondamentales. Les libertés sont une valeur libérale, et moi je demande que les libéraux au sein de ce gouvernement, tant du côté flamand que du côté francophone, se lèvent pour défendre les libertés. L'heure est grave et c'est maintenant".

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