Agents soudanais en Belgique pour identifier des migrants, collaboration avec une dictature?

Le secrétaire d'État à l'Asile et à la Migration Theo Francken (N-VA) l'a annoncé sur sa page Facebook, photo à l'appui : il a accueilli en Belgique une délégation du Soudan. Une équipe invitée chez nous par l'intermédiaire de l'ambassade est venue pour aider à identifier les migrants soudanais des centres fermés. Alexis Deswaef, le président de la Ligue des droits de l'Homme, a réagi ce mercredi matin sur La Première, interrogé par Mehdi Khelfat.

Un accord a été conclu entre la Belgique et le Soudan, que pensez-vous de cet accord ?

"Cela pose énormément de questions, le secrétaire d'État s'en est réjoui sur les réseaux sociaux en disant que c'était une mission de screening et de reconnaissance d'identification sans précédent en Belgique avec le Soudan. Ce sont trois personnes du ministère de l'Intérieur du Soudan qui viennent en Belgique identifier la centaine de Soudanais qui ont été arrêtés dans le parc Maximilien, qui se trouvent actuellement dans les centres fermés."

"Alors, le ministre de l'Intérieur du Soudan, il ne faut pas faire de dessin, c'est le cœur même du régime dictatorial avec Omar el-Béchir qui est un des seuls chefs d'État, si pas le seul au monde qui est sous le coup d'un mandat d'arrêt international de la Cour pénale internationale pour génocide et crimes contre l'humanité."

"Alors, même si Monsieur Francken s'en défend en disant 'Ce ne sont pas des agents secrets, ce sont des employés du ministère de l'Intérieur', finalement, vu que le Soudan poursuit, emprisonne et torture ses opposants, tous les rapports des ONG internationales le décrivent, ces Soudanais qui sont dans les centres fermés aujourd'hui et qui vont être identifiés par le ministre de l'Intérieur soudanais, deviennent immédiatement réfugiés sur place parce que tout retour devient impossible."

"Et Monsieur Francken se rend compte du problème, et dit 'Mais rien n'empêche qu'après leur identification ils puissent demander l'asile'. Ce qui est absurde parce qu'après leur identification, ils sont enregistrés par ce régime voyou et leur famille est en danger au pays, ce sont des personnes qui ont fui ce pays pour leur propre sécurité, leur liberté, voire leur vie."

Ce que vous sous-entendez, et je pèse le mot, c'est que la Belgique "collabore" avec un régime dictatorial ?

"C'est clair, il faut peser ses mots, et c'est de la collaboration avec un régime dictatorial dont le conseil de sécurité des Nations Unies a décidé, en 2005, de demander à la Cour pénale internationale d'enquêter sur ce pays. Et le résultat de cette enquête, c'est que son président est placé sous mandat d'arrêt international."

"Aujourd'hui, Charles Michel, notre Premier ministre, et notre ministre des Affaires étrangères (Didier Reynders, ndlr), sont à New York pour plaider l'adhésion et le fait que la Belgique obtienne un siège au Conseil de sécurité des Nations unies. Où est la cohérence si c'est pour que la Belgique s'assoie sur une décision du Conseil de sécurité des Nations unies ? Pourquoi voulons-nous être membre du Conseil de sécurité si c'est pour s’asseoir sur cette décision ?"

"Je pense que la décence et la cohérence implique que Charles Michel et Didier Reynders disent : 'Nous retirons notre candidature du conseil de sécurité'. Ou alors il faut tout à fait désavouer Monsieur Francken en disant qu'il a commis une faute et que c'est illégal ce qu'il a fait et contraire au droit national et au droit international, au principe de non refoulement des candidats réfugiés. C'est la convention européenne des droits de l'Homme qui est directement applicable en Belgique."

"Mais il faut un signal fort de notre Premier ministre qui ne pourra plus dire que 'c'est un problème de langage', comme quand il a utilisé le terme 'nettoyer' pour le parc Maximilien. Il ne pourra plus dire non plus : 'Mais c'est une action qui était planifiée avec des quotas d'arrestations', et nier le fait qu'il y avait un quota d'arrestation de '20 à 30 par jour, et 250 demain qui était planifiées'. Ici, on est dans des actes, dans un accord conclu, et donc c'est illégal, c'est plus qu'une faute politique. Il faudra en tirer les conséquences."

Plus qu'une faute politique, vous demandez la rupture directe de cet accord ?

"Nous demandons la rupture de cet accord, mais il faut aussi se demander si, en commettant une telle faute, Monsieur Francken a encore sa place dans un gouvernement d'un État démocratique."

Vous demandez aussi sa démission ?

"Les conséquences doivent en être tirées. Je pense qu'à partir du moment où une telle faute politique est commise, dans un pays anglo-saxon, dans un pays scandinave, le ministre ne resterait pas en place une minute de plus."

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