"Je n’étais pas au courant que Jürgen Conings était fiché niveau 3 par l’OCAM", déclare la ministre Ludivine Dedonder à la Chambre

Coup de tonnerre à la Chambre des Représentants. La ministre de la Défense, Ludivine Dedonder, a déclaré ce mercredi ne pas avoir été informée de l'inscription de Jürgen Conings sur la liste des personnes potentiellement dangereuses de l'Organe de Coordination et d'Analyse de la Menace (OCAM). Or, le 17 février dernier, l’OCAM le classait en niveau 3, sur une échelle qui en compte 4. Le fugitif constituait, autrement dit, une menace grave. L’information n’a même pas été communiquée au patron des Renseignements militaires (SGRS), Philippe Boucké. Pour le député Georges Dallemagne, la responsabilité ministérielle est engagée et il est temps de revoir le fonctionnement des Renseignements.

Dedonder et le patron du SGRS pas informés

Sous pression face aux questions des députés siégeant à la commission Défense de la Chambre, Ludivine Dedonder a relaté la chronologie de l’affaire Conings depuis que le militaire en cavale a été visé par une plainte pour racisme en novembre 2020, une plainte par ailleurs classée sans suite : "Le 17 février, l’OCAM a classé Jürgen Conings en niveau 3. L’information a uniquement été traitée au sein du SGRS, les services de renseignement de l’armée. Le chef du SGRS lui-même n’a pas été informé". La ministre répondait ainsi aux questions orales des députés Denis Ducarme (MR) et François De Smet (Défi).

Et de poursuivre : "Jürgen Conings fait toujours l’objet d’une enquête et d’un suivi au sein du SGRS. Je peux vous confirmer que la liste a été communiquée uniquement au service de renseignement et de sécurité de l’armée."

Conings, le seul militaire en niveau 3

On apprendra par ailleurs que sur les 28 militaires fichés, seul Jürgen Conings est classé niveau 3. La ministre de la Défense a par ailleurs reconnu qu’il y avait eu des lacunes dans la diffusion et la transmission d’informations ainsi que des manquements dans la remontée de l’information jusqu’à la tête du SGRS et le cabinet de la Défense. Elle répondait aux questions posées notamment par les députés MR de la commission Défense.


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Kattrin Jadin (MR) de s'interroger : "Faites la transparence et la clarté sur les failles qui apparaissent dans la transmission de l’information. Nous serons à vos côtés pour faire ce travail. Comment opère-t-on ces 'screenings' de radicalisation progressive ? Il est essentiel de s’attaquer à la radicalisation en cours de carrière. Faites toute la clarté sur les habilitations de sécurité", l’élue faisant ici référence à l’armement auquel avait accès Jürgen Conings bien qu’il soit fiché. Denis Ducarme d’embrayer : "Quelle est la situation sur le terrain par rapport à la menace ? A quelle menace sommes-nous exposés ?"

Dans ses réponses, Ludivine Dedonder a pointé le dysfonctionnement au sein des Renseignements militaires mais n’a pas évoqué de responsabilité personnelle, ce que le député Georges Dallemagne n’a pas manqué de relever : "Il y a toujours une responsabilité politique. […] Il y avait un seul individu en niveau 3 (sur les 28 fichés, ndlr). Cela aurait dû faire sonner les alarmes. L’OCAM avait vu juste et on comprend encore moins comment cette information n’a pas circulé." 

Onze militaires suivis par les services de renseignement en raison de leurs opinions radicales et de leurs accointances avec l’extrême-droite ont par ailleurs été écartés des dépôts d’armes et n’ont plus accès à des lieux et des informations sensibles. La ministre avait confirmé l'information dimanche dernier  à la RTBF. Les autres militaires fichés sont toujours suivis mais ne font pas l'objet de mesures d'écartement. La simple expression d'une opinion politique ne peut justifier un traitement particulier, a-t-elle fait remarquer même si, parmi ces soldats, figureraient deux policiers militaires affectés à la surveillance des parlements.

Invité de Matin Première ce mercredi, le député N-VA Theo Francken membre de la commission Défense a lui aussi pointé la responsabilité de la ministre, sans pour autant réclamer de démission.

Fusionner les Renseignements civil et militaire

Le député cdH Georges Dallemagne enchaîne : "Le SGRS est en défaillance grave depuis des années. A un moment donné, il faut pouvoir faire le bilan. Il faut remettre sur la table l’option d’une fusion des services de renseignements que nous avions préconisée avec Laurette Onkelinx (SGRS & Sureté de l’Etat soit le Renseignement civil, ndlr)". Dans l’affaire Conings, on retiendra en effet que le militaire avait été repéré pour la première fois par la Sureté de l’Etat en 2015, le service civil de renseignement.

Des rapports attendus

Pour le député Défi François De Smet, il est tout simplement "intolérable" que la ministre de la Défense ne soit pas au courant qu’un membre de l’armée est classé niveau 3 par l’OCAM. Même réaction de la députée Kattrin Jadin (MR) : "Je ne comprends pas comment la cheffe de la Défense ne peut pas être avertie qu’un membre de l’armée soit classé niveau 3 par l’OCAM. Et je ne trouve pas tolérable que la hiérarchie du SGRS n’ait pas réagi. J’entends que la communication entre le SGRS, la sûreté de l’Etat et la Défense est déficiente. […] J’attends impatiemment le rapport du comité R, le 30 juin".

Le député N-VA Théo Francken a lui affiché son impatience en demandant des informations le rapidement possible, sans attendre le rapport du comité R, un agenda qu’il associe à des "manœuvres" de la majorité. En réalité, deux enquêtes ont été demandées par la ministre de la Défense : la première, interne au SGRS, dont les résultats sont attendus le 15 juin et la seconde, externe (comité R) qui livrera ses conclusions le 30 juin.

Quels enseignements du passé ?

Lors de cette commission de deux heures trente (trop courtes selon nombre d’élus), Georges Dallemagne a laissé libre cours à sa colère, constatant que les leçons des attentats de 2016 n’ont pas été tirées : "On avait pointé tous ces éléments et on n’a rien appris. Les recommandations de notre commission d’enquête parlementaire ne sont toujours pas mises en œuvre et les services de renseignements sont défaillants. Tout cela donne l’impression d’une certaine forme de complaisance de la part de ceux qui ont l’information et qui préfèrent ne pas la voir, ne pas la traiter. C’est choquant ! L’OCAM classe cet individu au niveau 3 et il ne se passe rien".

La ministre de la Défense Ludivine Dedonder présentera le rapport interne du SGRS le 16 juin prochain au Parlement fédéral, en commission Défense. Des auditions de l’OCAM et du SGRS devraient être organisées dans la foulée. En attendant, Jürgen Conings est toujours en cavale.

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