Affaire Delphine: "Sybille de Sélys Longchamps a été trop loin"

Affaire Delphine : où s'arrêtera le grand déballage ?
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Affaire Delphine : où s'arrêtera le grand déballage ? - © Pierre Kroll

L'affaire tourne à la saga et à la polémique. En racontant en détails sa relation avec Albert et en critiquant Paola, Sybille de Sélys Longchamps est-elle allée trop loin ? C'est l'avis d'un conseiller du Palais. Delphine Boël a lancé de nouvelles procédures devant la justice. A-t-elle plus de chances d'aboutir à présent que le Roi a abdiqué ? Albert II devrait-il être soumis à un test de paternité ? Alors que 7 Belges sur 10 souhaitent que le Roi reconnaisse sa fille Delphine ou pose un geste d'apaisement, seront-ils entendus?

Pour en débattre, Olivier Maroy a invité dans "Mise au point" :

- Marc Uyttendaele, avocat, constitutionnaliste - ULB

- Jehanne Sosson, avocate, professeur de droit de la famille – UCL

- Pierre-Yves Monette, conseiller honoraire du Roi

- Francis Balace, historien

- Martine Dubuisson, journaliste au Soir

- Christian Laporte, journaliste à La Libre Belgique

La première question se pose : s'agit-il d'une affaire privée ou publique ?

"Selon moi, ce n’est pas qu’une affaire privée, estime Martine Dubuisson. Faut-il pour autant en donner tous les détails ? Je ne le pense pas non plus. Mais rappelons que par deux fois cette affaire a failli provoquer le divorce d’Albert et Paolo et il pouvait y avoir des conséquences énormes pour le pays au point de vue institutionnel. Il ne s’agissait pas seulement de régler les conditions de la dotation, mais de prévoir une solution s’il arrivait quelque chose à Baudouin. On avait tout d’abord envisagé une régence d’Albert en attendant que Philippe, encore enfant, soit majeur. Mais tout cela n’était plus envisageable en cas de divorce."

"Ce n’est pas une affaire privée pure et dure, insiste Marc Uyttendaele, puisque certains acteurs, en vertu de leur liberté d’expression totale et inconditionnelle, mettent cela sur la place publique. Dès cet instant, le débat public est provoqué, par les acteurs ou leurs proches, et non par des médias insidieux. Quant à dire que c’est un débat public intéressant, c’est une autre histoire. En ce qui me concerne, il m’intéresse peu, si ce n’est d’un point de vue historique, pour ce qui regarde la dévolution au trône. Et cela concerne tous les Belges. C’est extrêmement intéressant de savoir comment, au Palais, on a négocié l’avenir du pays et de son chef d’État. Et cela nous ramène à une question problématique plus fondamentale sur la monarchie : ce n’est pas à un petit cénacle privé de décider de quelle manière un État va être représenté par son chef de l’État."

"Mais Dieu merci, répond Francis Balace, Delphine, pour autant qu’elle soit la fille d’Albert, est née bien après les trois enfants ‘naturels et légitimes’ comme dit la Constitution ! Donc ça n’a pas d’effet sur la succession au trône. Mais ce qui m’interpelle bien plus, ce sont les conditions de négociation de ces conventions de divorce, qui sont quand même extraordinaires ! Car la proscription n’existe pas en Belgique ! Vous ne pouvez enjoindre à quiconque, fût-il le prince de Liège, de ne plus mettre les pieds dans son pays ! C’est l’ambiance du règne de Baudouin ; un divorcé n’était pas reçu au palais."

Confessions trop intimes

"Sybille de Sélys Longchamps a été trop loin", affirme Pierre-Yves Monette, qui avoue n’avoir pas regardé les confessions, mais avoir lu à son propos. Il estime que "les gens autour de lui ont été choqués. Quand on traite l’actuel roi ‘d’autiste’ et la reine Paolo de ‘furie’, je pense qu’on dépasse les bornes. Et portant je suis très attaché à la liberté d’expression. Mais elle a desservi sa fille et s’est décrédibilisée. C’est l’expression d’une femme blessée, incontestablement."

"Ce qu’il y a de choquant, c’est certes le fond, renchérit Martine Dubuisson, mais aussi le fait que, dans ce trio, ce soit elle qui parle de la femme officielle d’une personne avec qui elle avait une relation." Selon Martine Dubuisson, les journalistes recueillent souvent des informations de ce type et la question qui se pose alors à eux d’un point de vue déontologique est l’intérêt public de ces informations. Donc la pertinence de leur révélation. "Un tel déballage met tout le monde mal à l’aise", conclut-elle.

Christian Laporte : "Mais c’est toujours une vérité contre une autre et c’est facile d’attaquer le Palais parce qu’on sait qu’il ne répondra pas. Et puis tout cela arrange peut-être bien certains car le moment est bigrement bien choisi, à 10 mois des élections pour déstabiliser la monarchie."

"Il faut cesser ce syndrome de Caliméro du Palais qui doit prendre les coups sans les rendre", assène Marc Uyttendaele (qui lui aussi revendique de n’avoir pas regardé les confessions de Sybille de Sélys Longchamps). "Albert II est un homme comme un autre à présent, il a un avocat et sa liberté d’expression."

De l'avis général, quand les journaux se sont précipités sur Sybille de Sélys Longchamps en 1999 (même si pas mal de feuilles de chou polémiques avaient déjà révélé l’existence de Delphine auparavant), l’intéressée tenait un discours très différent de celui d’aujourd’hui, affirmant que c’était un coup pour déstabiliser la monarchie. Alors que maintenant elle est beaucoup plus virulente. Pour Francis Balace, c’est lié à l’évolution de sa psychologie : "Elle a mal réagi aux étalages de louanges pour les 20 ans de règne et de témoignages d’affection entre Albert et Paola."

Pour Martine Dubuissson, c’est plutôt l’effet de l’élément neuf du refus d’Albert II de parler à Delphine et de l’admettre comme sa fille qui a joué. A ce propos, les récentes déclarations de l’avocat d’Albert II, mandaté par son client pour nier sa paternité, étonnent quelque peu par leur caractère fermé : "Lors du procès, la mère de Delphine va certainement produire des documents, dit Martine Dubuisson, qui risquent de démonter la stratégie du Palais. Il y aurait en effet des lettres d’Albert à Sybille évoquant ‘notre fille’".

La filiation pour les nuls

La juriste Jehanne Sosson rappelle quelques notions de droit : "Nul ne peut avoir deux pères. Avant donc de pouvoir introduire une action en reconnaissance de paternité contre Albert, Delphine doit introduire une action en ‘contestation’ de paternité contre Jacques Boël, son père officiel. Et non une action en ‘désaveu’ de paternité, que seul un père peut introduire. Première question qui se pose, et elle est technique : l’action en contestation est-elle recevable ? Sommes-nous dans les délais ? Si oui, se posera la deuxième question : comment prouver la non-paternité de Jacques Boël ? Le tribunal pourra ordonner une expertise. Enfin, si cette action aboutit, et seulement alors, la procédure en ‘établissement’ de paternité (et non en ‘reconnaissance’) pourra être entamée. Et là pas de problème de délai : il est de 30 ans avec suspension pendant la minorité. A ce stade se posera alors une nouvelle question : comment prouver qu’Albert II est le père ? Le droit est ici différent du cas de la contestation. La preuve peut reposer sur la ‘possession d’état’. En résumé, le supposé père s’est-il comporté comme un père pendant un temps prolongé ? Cette preuve peut suffire. Une expertise peut s’ajouter. Enfin, la paternité peut  être présumée quand il y a eu des relations entre les supposés parents pendant la période de conception de l’enfant. Et dans ce cas, si le père le conteste, la charge de la preuve s’inverse : c’est la personne qui affirme ne pas être le père qui doit le prouver."

Dans la première partie de la procédure, l’attitude de Jacques Boël aura une influence sur le timing : selon qu’il laisse faire la justice ou qu’il décide de se battre. Or il n’a jusqu’à présent pas dévoilé ses cartes. Y a-t-il des pressions pour qu’il aide le Palais à gagner du temps ? C’est ce qu’affirme le Soir. "Mais le tribunal pourrait très bien demander un test ADN à Jacques Boël", confirme Jehanne Sosson.

"Ne pourrait-on pas quand même supposer un doute raisonnable dans l’esprit du Roi ?", observe Francis Balace, "Sybille de Sélys Longchamps n’a-t-elle dit s’être ‘arrangée pour faire croire à Jacques Boël qu’il était le père ?’ Il y a donc eu concurremment des relations sexuelles avec les deux hommes."

Plaidoyer pour la médiation

"Dans une affaire où les parties sont visiblement meurtries, et plutôt qu’à une procédure, on pourrait faire appel à la médiation, plaide Yves Monette, c’est une méthode très utile. Cela a peut-être eu lieu et a raté ou a été refusé par l’une des parties. Mais ce qu’on voit aujourd’hui n’est bon pour personne : Delphine, le roi, le pays, la monarchie, les hommes politiques… ça ennuie tout le monde."

Jehanne Sosson élargit le débat : "La question que chacun peut se poser à travers cette affaire, c’est ‘Qu’est-ce qu’un père ?’ Suffit-il d’être le père biologique pour être vraiment un père ?  Même si l’action légale aboutit, est-ce que cela fera d’Albert II un père pour autant ? On est dans une société qui dit aujourd’hui que donner ses gênes n’est pas tout."

"La bonne question est celle de la responsabilité des actes que l’on pose, qui que l’on soit", conclut Marc Uyttendaele.

Patrick Bartholomé