Affaire Chovanec : Pas de "faute" selon Jan Jambon, les députés pas du tout satisfaits

Auditions très attendues du ministre-président flamand et ex-ministre de l’Intérieur N-VA Jan Jambon, ainsi que le commissaire général de la police fédérale Marc De Mesmaeker, et sa prédécesseure Catherine De Bolle.

C’est Jan Jambon qui a pris la parole en premier. L’ancien ministre de la Suédoise a tout de suite insisté sur le fait que ni lui ni son cabinet n’avaient vu les images, des images "effroyables" : "notre connaissance du dossier était totalement différente des images qu’on a pu découvrir dans la presse. Je défendrai toujours l’action de la police, je l’ai fait en tant que ministre. Mais ce que j’ai pu voir sur les images est inacceptable. Il n’y a pas de mot pour justifier ça." Jan Jambon explique n’avoir disposé que d’un rapport "sommaire" et "neutre".

Jan Jambon a bel et bien rencontré l’ambassadeur slovaque en mai 2018

L’ancien ministre de l’Intérieur prendra un certain temps pour refaire la chronologie des faits, tant des faits que de la suite apportée par son cabinet. Celui-ci a reçu une demande d’information des autorités slovaque dès le lundi 26 février. "Le cabinet a demandé le rapport de police. Et rien ne permettait de dire que des erreurs auraient pu être commises par la police. On y parle d’une arrestation difficile et du fait que Jozef Chovanec a été incarcéré dans une cellule pour la nuit. Les vérifications médicales ont montré qu’il pouvait être incarcéré. Ce rapport ne fait à aucun moment état des images effroyables qu’on a vues dans la presse. On reproche au cabinet de ne pas avoir été proactif. Mais sans cette démarche de demande du rapport, je ne l’aurais pas eu. Il n’y avait aucune raison de doute du contenu du rapport de police. Je n’ai pas de méfiance à l’égard des services. Un rapport de police n’est pas un document qu’on peut, comme ça, remettre en question. Imaginons qu’on vive dans une société on devrait systématiquement vérifier le contenu des rapports. Ça ne fonctionne pas, on ne peut pas travailler comme ça."

Dans sa chronologie, Jan Jambon signale et reconnaît avoir bel et bien rencontré l’ambassadeur slovaque le 30 mai 2018 : "L’entretien avec l’ambassadeur n’a pas donné d’informations qui auraient pu m’alarmer." Plus globalement, Jan Jambon s’interroge : "Où y a-t-il eu un clignotant ? Hormis ce rapport, je n’avais aucune information. Les médias, le Parlement, il n’y a pas eu de suite, alors que je répondais tous les mercredis à des questions en commission."

Le commissaire général "tend la main" à la famille Chovanec

Marc De Mesmaeker est l’actuel commissaire général de la police fédérale. A l’époque des faits, il était le patron du Secrétariat administratif et technique de l’Intérieur (SAT), chargé de faire le lien entre les services policiers et le cabinet Jambon. "Oui, j’étais au courant des faits, comme bon nombre de personnes en Belgique" explique Marc De Mesmaeker, faisant une revue de presse des articles publiés à l’époque. Mais les images, il ne les avait jamais vues, avant les révélations de ce mois d’août.

Après avoir décrit certaines procédures, la façon dont la communication et le dialogue se font au sein des services de police, Marc De Mesmaeker a pris un ton grave : "Je peux regarder la famille Chovanec dans les yeux, et je voudrais le faire littéralement car je me rends compte qu’ils vivent un cauchemar depuis plus de deux ans. Je suis le chef de la police intégrée. Je serai toujours associé, identifié à ce drame. J’ai pleinement conscience que dans ma fonction, je représente les autorités belges, et une institution qui a le monopole de la violence. Cette prise de conscience liée à mes sentiments m’incite à faire ce geste, tendre la main à la famille Chovanec. Je pense – je sais - qu’actuellement des milliers de collaborateurs de la police fédérale disent 'oui, chef, faites-le. Nous aussi, on veut le faire'. Si je tends la main à la famille Chovanec, c’est en fait des milliers de mains qu’on tend vers cette famille. On va peut-être se heurter à un refus et on comprendrait pleinement."

Et le patron de la police de déclarer qu’il faut la "clarté et trouver des réponses. Qui avait ces images ? Si quelqu’un les a vues, que s’est-il passé ?" Marc De Mesmaeker l’assure : "L’enquête interne sera menée de façon, soyez convaincus, professionnelle, diligente, transparente et en toute objectivité."

En conclusion, le responsable de la police s’est adressé aux "99%" de ses collaborateurs qui "s’acquittent correctement de leur mission" : "Je vous connais, je connais votre résilience. Je n’ai aucun doute sur ce point. Ma confiance en vous tous est importante. Mais nous devons également assumer notre responsabilité par rapport à ce 1%, je le répète, de comportements, de propos inacceptables, qui doivent à tout moment faire l’objet du suivi et des poursuites qui s’imposent."

Également présente ce matin, l’ancienne cheffe de la police au moment des faits, Catherine De Bolle, indique, elle aussi, ne pas avoir été informée. "Ces faits auraient dû être portés à ma connaissance. On ne m’a pas davantage présenté les images. Si tel avait été le cas, j’aurais immédiatement pris les mesures qui s’imposent, comme, par le passé, j’ai à plusieurs reprises dû le faire quand j’étais commissaire général."

Les députés insatisfaits : "Vous n’êtes pas crédible", "Que vous manquait-il pour agir ?", "La banalisation de la mort d’une personne"

Les nombreux députés ont posé des questions et commenté les propos des trois interlocuteurs de la Commission. Il y a une (quasi) unanimité sur le constat : les réponses ne satisfont pas les membres des commissions Intérieur et Justice.

Pour le chef de groupe PS, Ahmed Laaouej, Jan Jambon n’est pas "crédible" dans ses explications : "Il y a trois jours, vous ne vous souveniez 'de rien', aujourd’hui, votre cabinet a parfaitement géré le dossier. Et entre les deux, une erreur de communication. Non, monsieur Jambon, vous avez pris ce dossier avec beaucoup de légèreté. Vous avez abordé ce dossier avec beaucoup de légèreté, très certainement sur le fond du dossier, à l’époque en 2018. Mais plus encore quand votre responsabilité a été éprouvée suite à la révélation d’un certain nombre d’éléments visuels."

Pour Ecolo, Zakia Khattabi est toute aussi sévère : "Je vous parle de responsabilité, vous me répondez par la faute. Vous vous placez au même niveau de responsabilité que les autres acteurs de ce dossier. J’ai, vraisemblablement, une plus haute idée, une plus estime de votre fonction que vous-même. Puisque la notion de responsabilité politique individuelle semble obscure à certains, il me semble qu’il est temps de nous pencher sur une définition précise et sur une pratique effective de la responsabilité politique individuelle d’un ministre. Il s’agit de faire coïncider dans la personne du ministre la responsabilité politique avec sa compétence administrative. Il me semble que c’est important de le faire parce que c’est une solution juste, et c’est une solution démocratique."

Raoul Hedebouw, le chef de groupe PTB, s’inquiète de la "ligne de défense" des interlocuteurs et dénonce "la banalisation de la mort d’une personne dans un de nos commissariats" : "Je ne comprends pas qu’au plus haut niveau, on ne se dise pas 'là on a un cas grave, quelqu’un est décédé, on doit savoir pourquoi. […] Normalement, vous devriez être les premiers à vous dire 'on a un problème en interne, quelqu’un est décédé'. Ça, on ne l’a pas aujourd’hui, toute la ligne de défense repose sur le fait 'qu'en bas, on ne nous a pas avertis, les lampions ne nous ont pas avertis."

Au cdH, Vanessa Matz évoque un bilan "lourd, très sévère. On ne réparera jamais, malheureusement, le mal qui a été fait, d’une part cette mort tragique, d’autre part l’inaction qui s’en est suivie" : "Chacun, qui en âme et conscience, doit voir en quoi il aurait pu, soit éviter ce qui s’est passé, soit à l’inverse, faire tout pour que des responsabilités soient établies au plus vite pour ne pas qu’une famille soit dans l’attente de réponses insupportables, qui n’arrivent pas, et qui n’arrive pas à faire son deuil. D’autre part, pour que non seulement la police, mais aussi la classe politique dans son ensemble, ne soient pas une nouvelle fois éclaboussés de soupçons d’inaction et d’impunité qui régnerait dans cette affaire."

Pour Défi, Sophie Rohonyi vise d’abord Jan Jambon : "Que vous manquait-il pour agir, alors que dans les affaires Adamu ou Jacob, les ministres qui avaient votre compétence ont agi et usé des moyens légaux qui étaient à leur disposition ? […] On a finalement dû attendre que la gravité des faits soit révélé vous saute à la figure pour que des demi-mesures soient prises." Avant d’élargir son propos : "ce n’est pas acceptable d’attendre la publication des images pour qu’une enquête soit lancée. Vous disposiez tous les trois d’une base légale pour agir, tant au niveau disciplinaire que politique, pour vous interroger sur les causes de ce décès et les responsabilités de chacun et chacune. Il y a une absence du sens de la responsabilité dans cette affaire."

Cette affaire continuera d'être à l'agenda de la Chambre dans les semaines à venir. Plus nécessairement dans une commission conjointe : la commission de la Justice et celle de l'Intérieur continueront leur travail séparément. De nouvelles auditions sont à prévoir.

 

"Questions en prime" revenait sur l'affaire Chovanec, ce 1er septembre

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