Affaire Alain Mathot : pourquoi une si longue saga?

Renvoyé devant le tribunal correctionnel de Liège, Alain Mathot (PS) devra répondre de faits de corruption liés à la construction d’un incinérateur de déchets à Herstal. Jusqu'en mai dernier, l’ex-bourgmestre de Seraing était protégé par son immunité parlementaire. Jusqu'en mai... car il a renoncé à se présenter aux dernières élections fédérales ce qui lève donc le bouclier de l'ex-député. Retour sur une saga qui dure depuis bien des années et qui connait peut-être son dernier chapitre.

Qui est Alain Mathot ?

Alain Mathot a été bourgmestre de Seraing pendant douze ans, de 2006 à 2018. Un bastion du fief socialiste qui s’est transmis de père en fils puisque Guy Mathot, son père, en a également été le mayeur. Les démêlés judiciaires semblent aussi coller à la peau de la famille Mathot car, comme son fils, Guy Mathot a été inculpé de corruption passive en mai 1994 ; corruption liée à l'achat par la défense belge d'hélicoptères de combat Agusta. Son immunité parlementaire a elle aussi été levée. Mais en 1998, après avoir rejeté les présomptions qui pèsent contre lui, Guy Mathot a été blanchi.

Comme son père également, Alain Mathot a été député fédéral. Suite à ses ennuis judiciaires, il a annoncé renoncer à se présenter aux dernières élections communales et fédérales. Ce qui permet aujourd’hui à la justice de rouvrir le dossier.

Que lui reproche-t-on ?

Alain Mathot est soupçonné de corruption et de blanchiment, à l’occasion de la construction d’un incinérateur à ordures. C’est une longue et vaste enquête qui a abouti à son inculpation même si l'homme a toujours clamé son innocence. Au début des années 2000, Intradel, l'intercommunale qui traite les déchets de la région liégeoise, veut se doter d'un nouvel incinérateur. Le marché est passé avec la société française Inova pour 170 millions d'euros. 

En mai 2007, une lettre anonyme accuse plusieurs personnes, dont Alain Mathot, d'avoir touché une commission pour favoriser l'octroi du marché à Inova. A l'époque, celui-ci avait expliqué qu'au moment du marché, il était simple conseiller communal à Flémalle et n'avait donc pas de pouvoir de décision. Il avait été perquisitionné et entendu à plusieurs reprises, sans autre suite. 

Et puis en 2011, l'ancien PDG d'Inova, inculpé dans ce dossier, a porté lui aussi des accusations contre Alain Mathot, accusations selon lesquelles de l'argent aurait été versé au politicien.

Suite à cela, Alain Mathot est inculpé en novembre 2011 du chef de faux en écritures, d’organisation criminelle, de corruption, de blanchiment, d’abus de biens sociaux, d’escroquerie et d’infractions relatives aux enchères publiques.

En juin 2018, le tribunal correctionnel de Liège condamne douze prévenus à des peines de prison avec sursis, des amendes et des confiscations, dans le cadre du procès Intradel. Même si Alain Mathot n'a pas été condamné dans le cadre de ce procès, le jugement stipule que 700 000 euros ont été donnés à Alain Mathot pour influencer le marché de la construction de l'incinérateur. Le jugement rendu en correctionnelle le classe donc bien parmi les "corrompus" de l'affaire.

Pourquoi a-t-il échappé à la justice?

Parce que jusqu’ici, l’ex-député-bourgmestre de Seraing jouissait de son immunité parlementaire. En mars 2015, la justice liégeoise transmet le dossier à la Chambre. Les députés sont alors amenés à se prononcer sur la levée de l'immunité de leur collègue. En mars 2016, la Chambre confirme l'immunité d'Alain Mathot en séance plénière : 81 voix pour (N-VA, PS, SP.A, Open VLD), 49 voix contre (DéFI, MR, CD&V, Ecolo-Groen, Vlaams Belang) et 8 abstentions (CDH).

Mais l'affaire relance le débat sur l'utilité de cette immunité parlementaire, consacré par la Constitution. Faut-il la voir comme un privilège de caste ou une garantie essentielle, pour la démocratie, de protection des élus vis-à-vis d'abus éventuels du judiciaire ? Les discussions sont lancées. Le maintien de l’immunité d’Alain Mathot n’a en tout cas pas empêcher l’enquête d’avancer. En effet, depuis février 1997, le feu vert du Parlement n’est plus requis que lorsqu’il s’agit d’arrêter un parlementaire ou de le déférer devant un tribunal. Malgré cette immunité, l'enquête a donc pu continuer. 

Néanmoins certains soutiens à l'ex-député posent question notamment ceux de la N-VA et de l’Open VLD. Une thèse a longtemps circulé dans les couloirs de la Chambre, laissant entendre que la N-VA avait renvoyé l’ascenseur au PS liégeois, dont fait partie Alain Mathot, dans un dossier de fonds de pension. Une thèse réfutée par nationalistes flamands, motivant leur vote par un dossier judiciaire peu solide et mal ficelé. Reste qu'Alain Mathot, à cette époque, demeure donc protégé. Jusqu'à aujourd'hui, jusqu'à ce qu'il décide de ne plus se présenter aux élections fédérales. Sans protection, le voilà donc à nouveau à disposition de la justice, 8 ans après son inculpation. 

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