À quand un hommage national aux personnes décédées pendant la pandémie ? "On a un problème avec la mort"

Le Covid-19 a officiellement infecté 1.070.802 personnes en Belgique et en a tué plus de 25.000 depuis le début de l’épidémie, en mars 2020 (25.033 en date du 6 juin 2021). Durant cette même période, nombreux sont ceux dont la fin de vie s’est passée dans la solitude, par peur d’une contamination. Hormis un hommage au personnel de santé le jour de la fête nationale, le gouvernement fédéral n’a organisé aucun hommage officiel pour ces victimes de la pandémie. Ce temps d’arrêt serait pourtant salutaire aux personnes endeuillées et à la société dans son ensemble, selon plusieurs spécialistes en santé mentale.

Un temps d’arrêt symbolique

Depuis quinze mois, l’épidémie de Covid-19 a sérieusement bousculé l’action du gouvernement fédéral, dirigé d’abord Sophie Wilmès ensuite par Alexander De Croo. Les exécutifs régionaux ont été logés à la même enseigne; une gestion de crise au gré des vagues de l’épidémie.

Après autant de mois, la coordinatrice de l’équipe "Vivre son deuil" et animatrice des groupes de parole, Régine Lannoye, s’étonne de l’absence d’hommage national aux victimes du coronavirus : "Qu’est-ce qu’on attend pour rendre hommage ? Des cérémonies ont eu lieu en Suisse, au Québec. On ne va pas pouvoir redémarrer en zappant cette affaire-là ! Il faut un temps d’arrêt. Il faut que le groupe humain marque ce qui s’est passé. Il y a une dimension planétaire : on parle de pandémie. Cela va rester dans les manuels d’histoire. Un temps d’arrêt symbolique serait le bienvenu. Et c’est important pour les familles endeuillées car elles sont ignorées." 


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L’hommage du 21 juillet

A ce jour, quelques cérémonies ou hommages ont bien été organisés même s’ils sont peu nombreux mais aucun n’a revêtu de caractère national comme ce fut le cas par exemple pour les victimes des attentats de Bruxelles. Il y a bien sûr eu l’hommage rendu au personnel de santé lors de la fête nationale. Il s’agissait alors de saluer le travail indispensable de ces professionnels qu’une partie de la population applaudissait par ailleurs chaque soir à vingt heures. 


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Le 21 juillet 2020, le slameur carolo Mochélan a marqué les esprits en rendant un hommage fort aux morts du Covid-19, dans un slam, une poésie rythmée, relatant le décès du père d’un ami, lors de la soirée télé sur la RTBF. Des cérémonies plus locales ont également été organisées.

Une stèle commémorative à Ciney

A Ciney, par exemple, une stèle en panneaux de verre sablé a été installée et un hommage rendu à la Toussaint. "Au tout début, le 13 mars", se souvient le bourgmestre de Ciney, Frédéric Deville, "nous avons perdu une conseillère communale. Nous avons été très vite confrontés à cette difficulté de dire au revoir en temps de pandémie. On n’a pas su dire au revoir à une élue géniale. D’autres familles étaient confrontées à cette dure réalité. Nous avons voulu combler ce manque", poursuit le bourgmestre. "Nous voulions une stèle en mémoire des personnes mortes pendant la pandémie, pas seulement celles mortes à cause du coronavirus."

A Ciney, chaque famille était libre d’accepter ou non l’inscription du nom de leur proche décédé sur la stèle. 95% des familles l’ont souhaité. Le 1er novembre, elles ont été invitées pour l’inauguration du monument, chacune pouvant prendre la parole ou déposer une rose à l’intérieur de la stèle.

"Beaucoup de familles nous ont remerciés", explique Frédéric Deville. "C’était important pour elles. Certaines familles se sont retrouvées au cimetière alors qu’elles ne s’étaient pas vues à l’enterrement, par respect des mesures en vigueur. Ce jour-là, certains m’ont dit : C’est une étape dans le deuil que nous n’avions pas pu faire".

L’anonymisation des morts du Covid

Cette étape du deuil, personnelle, se connecte à une pandémie qui a touché de plein fouet toute la société belge de bien des manières. Pour la psychologue et psychotraumatologue Evelyne Josse, chargée de cours à l’Université de Metz et auteure du site Résilience Psy : "Pour les soldats morts au combat, les autorités ont érigé des stèles funéraires ; pour les attentats terroristes, elles ont organisé des commémorations et les journaux ont relayé la photo de chacune des victimes. Le grand public comprend parfois mal ce type de démarche ou s’en offusque. D’aucuns s’irritent, rappelant, par exemple, le nombre de tués sur la route ou de malades morts du cancer. Bien sûr, je peux comprendre, et loin de moi l’idée d’établir une hiérarchie des tragédies."

Evelyne Josse enchaîne : "Mais je pense qu’une des différences, c’est l’anonymisation des morts dans ces événements qui fauchent la vie d’un grand nombre de personnes en peu de temps. En tout cas, la plupart des personnes concernées pour ces décès survenus en masse disent que les actes commémoratifs officiels, locaux et nationaux, jouent un rôle important pour elles. Je pense donc qu’il peut être utile que les pouvoirs publics posent un acte symbolique pour reconnaître les endeuillés du Covid-19."

"On a un problème avec la mort"

Dans ce contexte, la reconnaissance publique, qu’il s’agisse de rassemblements, d’inaugurations de stèles, de minutes de silence, de dépôt de gerbes ou de discours des autorités, contribue à aider les personnes ayant perdu un proche à faire leur deuil et permet à la société de s’arrêter quelques instants alors que le Covid-19 a touché toute la communauté.

"Un premier hommage a été fait lors d’un discours à la Nation" en mars, alors que la pandémie entrait dans sa deuxième année. Un nouveau "moment", "physique cette fois" sera peut-être organisé une fois que nous "serons quittes de cette pandémie", nous explique le porte-parole du Premier ministre, François Bailly.

Faudrait-il l’anticiper ? Pour Régine Lannoye de "Vivre son deuil", "Même si je comprends le retour à la normale ou dans quelque chose de plus calme, soyons attentifs à ne pas rater une étape sinon ça va nous poursuivre. On est à une porte, un passage et si on ne prend pas le temps de la refermer correctement, on n’avancera pas. Rien, pas un mot, lors des conférences de presse pour les familles endeuillées. Je suis abasourdie. On a un problème avec la mort".

Le 21 juillet 2020, Mochélan nous soufflait dans son slam : "C’est souvent dans le geste qu’on se sent le plus humain".


Cet article fait partie d’une série consacrée aux personnes mortes pendant la pandémie de Covid-19. Nous avons voulu expliquer les données chiffrées publiées par les sites de référence alors que la barre des 25.000 morts du coronavirus a été franchie ce samedi 5 juin. Au-delà des chiffres, nous vous proposons des témoignages et une immersion dans différents milieux professionnels particulièrement confrontés à la pandémie, parce que les chiffres ne sont pas que des chiffres et qu'ils renferment des histoires.

Samedi 5 juin 2021 :

Dimanche 6 juin :

Lundi 7 juin :

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