Une victoire de Le Pen serait un désastre pour le monde entier: comment en est-on arrivé là?

Paul Krugman
Paul Krugman - © RTBF

Dimanche, la France vivra le second tour de son élection présidentielle. La plupart des observateurs s’attendent à une victoire d’Emmanuel Macron, un centriste, face à Marine Le Pen, la responsable d’extrême droite – par pitié, cessons de donner de la dignité à ce courant en l’appelant "populisme". Et je suis presque sûr que les règles du New York Times me permettent de dire directement que j’espère de toutes mes forces que la sagesse populaire a raison. Une victoire de Le Pen serait un désastre pour l’Europe et le monde entier.

Juste un sursis dans la crise européenne actuelle?

Pourtant, il me semble juste de poser quelques questions sur ce qui se passe. Tout d’abord, comment a-t-on pu en arriver là ? Deuxièmement, une défaite de Le Pen serait-elle autre chose qu’un sursis temporaire dans la crise européenne actuelle ?

Un peu d’histoire : comme tout le monde de ce côté-ci de l’Atlantique, je ne peux m’empêcher de voir la France en partie via le prisme de Trump. Mais il est important de se rendre compte que les parallèles entre la politique française et américaine existent en dépit des fortes différences qui sous-tendent les tendances sociales et économiques.

Pour commencer, tandis que la France reçoit un nombre incroyable de critiques – la plupart émanant d’idéologues qui insistent sur le fait qu’être généreux sur le plan social a des conséquences désastreuses – elle a en fait une économie plutôt florissante. Croyez-le ou non, les adultes français dans la force de l’âge de l’emploi (entre 25 et 54 ans) ont plus de chance, et de loin, d’avoir un emploi rémunéré que leurs homologues américains.

Ils sont également tout aussi productifs. C’est vrai, tout compte fait, les Français produisent environ un quart de moins que nous – mais c’est avant tout parce qu’ils prennent plus de vacances et qu’ils partent plus tôt à la retraite, deux choses qui sont évidemment loin d’être terribles

Et tandis que la France, comme quasiment tout le monde, a connu un déclin graduel dans les emplois liés à la manufacture, elle n’a jamais connu quoi que ce soit qui ressemble au “choc chinois” qui a fait dégringoler les emplois liés à la manufacture aux Etats-Unis au début des années 2000.

Un filet de sécurité sociale

Pendant ce temps, avec cette économie qui n’est pas géniale mais qui n’est pas horrible, la France propose un filet de sécurité sociale qui va au-delà des rêves les plus fous des progressistes américains : un système de santé de qualité garanti pour tous, de généreux congés de maternité ou paternité pour les nouveaux parents, une maternelle pour tous, et bien plus encore.

Dernière chose, et pas des moindres, la France – peut-être à cause des différences de politique, peut-être pour d’autres raisons – ne vit rien de comparable à ce qui accable une grande partie de l’Amérique blanche en termes d’effondrement social. Oui, la France a de gros problèmes sociaux : qui n’en a pas ? Mais elle montre peu de signes d’une flambée de "morts par désespoir" – la mortalité liée à la drogue, à l’alcool ou au suicide – qui se produisent en ce moment aux Etats-Unis au sein de la classe ouvrière blanche, comme l’ont montré Anne Case et Angus Deaton.

Un vote de rejet des élites

En bref, la France n’est pas un lieu utopique, mais elle offre à ses concitoyens une vie plutôt décente au vu d’un grand nombre de critères. Pourquoi, alors, tant de gens sont prêts à voter pour – une nouvelle fois, finissons-en avec les euphémismes – une extrémiste raciste ? Nul doute que les raisons sont multiples, notamment une grande inquiétude culturelle concernant les immigrés musulmans.

Mais il semble clair que les votes en faveur de Le Pen seront en partie des votes de rejet de ceux qui sont perçus comme des élites en dehors de la réalité et qui dirigent l’Union Européenne de façon arbitraire. Et malheureusement, cette perception contient bien une certaine vérité.

Ceux parmi nous qui avons regardé les institutions européennes gérer la crise de la dette qui a commencé en Grèce puis qui s’est propagée partout en Europe, avons été choqués par ce mélange d’insensibilité et d’arrogance qui a prévalu tout du long.

Même si Bruxelles et Berlin se sont trompés à propos de l’économie encore et encore – même si l’austérité qu’ils ont imposée a été aussi désastreuse économiquement que ce qu’avaient prédit ses critiques – ils ont continué à se comporter comme s’ils avaient toutes les réponses, que toutes les souffrances rencontrées étaient, en effet, une punition nécessaire pour les pêchés passés.

La terrible erreur des élites européennes

Politiquement, les "eurocrates" ont pu se dédouaner de ce comportement parce que les petits pays étaient faciles à impressionner, trop terrifiés d’être coupés de tout financement européen pour résister face à des exigences déraisonnables. Mais les élites européennes font une terrible erreur si elles pensent qu’elles peuvent se comporter de la même façon avec des acteurs plus importants. En effet, l’on peut déjà voir poindre le désastre dans les négociations qui ont lieu en ce moment entre l’Union Européenne et la Grande-Bretagne.

J’aurais aimé que les britanniques ne votent pas en faveur du Brexit, car cela va affaiblir l’Europe et appauvrir leur propre pays. Mais les responsables de l’UE ressemblent de plus en plus à un mari éconduit, déterminés à causer un maximum de dommages dans un jugement de divorce. Et c’est tout simplement de la folie.

Qu’on le veuille ou non, l’Europe devra vivre avec une Grande-Bretagne post Brexit, et des intimidations comme celles envers la Grèce ne marcheront pas avec une nation aussi grande, riche et fière que le Royaume-Uni. Ce qui me ramène à l’élection française. Nous devrions tous être terrifiés d’une potentielle victoire de Le Pen.

Mais l’on devrait également s’inquiéter du fait qu’une victoire de Macron sera vue par Bruxelles et Berlin comme la confirmation que le Brexit était une aberration, que l’on peut toujours faire peur aux électeurs européens pour qu’ils fassent ce que leurs supérieurs leur disent être nécessaire. Soyons clairs : même si le pire est évité dimanche, tout ce que les élites européennes vont obtenir, c’est une chance limitée dans le temps pour revoir leurs méthodes.

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