"Une démocratie représentative ? Si on regarde les élus, ce n'est pas vrai qu'ils représentent les différentes classes sociales" regrette Alice Zeniter

Est-ce que le monde politique peut encore changer les choses ? Qu’est-ce que l’engagement politique et à quoi servent nos gouvernements ? Autant de questions au cœur du roman d’Alice Zeniter "Comme un empire dans un empire". Celle qui se définit comme une écrivaine engagée était l’invitée de Thomas Gadisseux sur Matin Première.

Alice Zeniter a exprimé son ressenti par rapport au monde politique. Entre défiance et soutien, l’autrice française de 34 ans est mitigée. "Même quand je ne crois plus dans le monde politique, je me dis que malgré toute la méfiance que je peux avoir, toutes les désillusions que j’ai pu connaître, l’état reste quand même un levier qui est extrêmement puissant. Je ne connais pas d’équivalent ou de force aussi vaste pour s’opposer à des forces qui sont grandes. Si on se dit que l’ennemi à abattre c’est le capitalisme, je ne sais pas qui d’autre peut le faire que l’Etat. Ça m’étonnerait que ça se passe dans le milieu associatif."


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Dans un roman basé sur l’engagement sociétal, celle qui a obtenu le prix Goncourt des lycéens en 2017 a évoqué le cas des gilets jaunes. "Pour moi ça a été quelque chose de très fort et donc de réussi. C’était la première fois depuis des années que je voyais des gens réutiliser les termes de pauvreté ou de précarité. Il s’agissait de gens qui venaient dire qu’ils étaient pauvres. Ils essayaient d’inverser le stigmate en disant 'ce n’est plus ma honte d’être pauvre, c’est la honte de l’Etat d’avoir laissé se créer des situations pareilles'. Pour moi, c’est une réussite que ce discours-là puisse arriver. C’est une réussite aussi le fait que des gens qui se soient longtemps estimés moins légitimes à porter une parole publique, tout d’un coup osent arriver devant les caméras, les micros et dire nous voulons, nous demandons, nous exigeons… Il y a un changement et une mise en lumière qui pour moi fait partie de la réussite du mouvement".

Cette démocratie représentative, elle n’est pas du tout à l’image de la nation.

"Notre démocratie est-elle malade ou bien est-ce qu’elle n’a jamais fonctionné ?" s’interroge Alice Zeniter à propos du système politique actuellement en place en France. "La démocratie représentative dans l’idée la plus pure, dans l’expérience de pensée c’est une représentation du peuple, mais dans les faits, elle n’a jamais représenté le peuple. Si on regarde qui sont les élus, ce n’est pas vrai qu’ils représentent les différentes classes sociales en France, j’imagine que c’est la même chose en Belgique. Ce n’est pas vrai qu’ils représentent les rapports de genre, les pourcentages homme femme dans la société non plus. Donc en fait cette démocratie représentative, elle n’est pas du tout à l’image de la nation. Donc au lieu de dire 'elle est malade, ça pourrait être corrigé, on va mettre un peu plus de femmes, faire entrer deux ou trois nouvelles têtes…' Peut-être qu’on pourrait accepter le fait que cette démocratie représentative est, sinon confisquée, du moins totalement occupée par ceux qui ont le plus de pouvoir le capital culturel, le capital symbolique, les plus susceptibles de leur assurer des élections. Donc ça ne représente pas la France".

Dépoussiérer le terme "engagé"

L’écrivaine originaire de Clamart dans les Hauts-de-Seine n’hésite pas à confirmer son statut d’autrice engagée et déplore que ce terme ne soit pas assez utilisé. "Je ne trouve pas ce terme anachronique. Peut-être qu’il est poussiéreux, mais c’est une bonne occasion de le dépoussiérer. Il faut arrêter d’attacher l’étiquette écrivain engagé à Hemingway, Orwell, aux écrivains de la guerre d’Espagne, à Sartre, tous des hommes blancs morts. On pourrait utiliser écrivain engagé pour parler d’autres figures. Moi je me considère comme écrivaine engagée sur différents tableaux. Les sujets que je choisis, les vies minuscules que je choisis de traiter, pour moi c’est un engagement. Dire par exemple 'je vais raconter une année de la vie politique française mais je ne vais pas m’intéresser aux figures de grands hommes, je ne vais pas m’intéresser à ce qu’on voit partout. Je vais m’intéresser à des gens qui n’ont pas la force de changer le monde, mais qui pourtant ne peuvent pas renoncer à essayer parce que l’état du monde ne leur va pas. Ils ne peuvent pas ne pas être affectés par cette société', c’est un engagement d’écrivain aussi".

La crise sanitaire que l’on connaît va-t-elle changer le fonctionnement de notre société ? Alice Zeniter en doute, même si elle espérait que ça soit le cas. "Je dois avouer que quand la crise a débuté, je pensais qu’il y aurait des prises de conscience très fortes sur des choses très concrètes. Je pensais qu’on se rendrait compte qu’il faut un hôpital public mieux organisé et mieux financé. Il ne peut pas fonctionner avec les critères de management des entreprises privées. On voit bien que l’Etat doit s’engager plus, quitte à ce que les hôpitaux tournent à perte pour être capable de soigner le plus grand nombre dans les moments de crise. On voit bien aussi la nécessité de la sécurité sociale, des allocations-chômage, d’avoir le filet d’aide et d’accompagnement le plus dense possible. Or, au sortir de cette crise, on continue de détricoter ce filet. Et sur ça je suis extrêmement triste. J’ai pu faire partie de ceux qui rêvaient le monde d’après la pandémie soit totalement différent. Finalement c’est le même monde. Le seul changement c’est que l’argent magique qui n’existait soi-disant pas jaillit finalement de terre, mais c’est pour les entreprises".
 

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