Trump va-t-il Trumpifier la "Fed"?

Paul Krugman
Paul Krugman - © RTBF

Quelle que soit la façon de l’envisager, Rex Tillerson a dégradé et fait perdre son sens moral au State Department jusqu’à le rendre inutile, Tom Price a fait à peu près la même chose aux Services de la santé et à la personne avant de tout quitter. Scott Pruitt a œuvré rapidement pour éliminer l’aspect "protection" de l’Agence pour la Protection de l’Environnement. Et des histoires du même genre se dévoilent au sein de l’exécutif.

Donald Trump, un ouragan de catégorie 5

En bref, Donald Trump est comme un ouragan de catégorie 5 balayant le gouvernement des Etats-Unis, ne laissant que désolation dans son sillage. Et je ne vois pas souvent la question suivante être posée : la même chose va-t-il se passer pour la Réserve Fédérale ? Et si c’est le cas, cela sera désastreux pour l’économie mondiale, mais jusqu’à quel point ?

La Fed, qui fixe la politique monétaire, est de loin notre agence économique la plus importante ; l’on peut arguer que sa présidente (ou son président) est la responsable politique la plus puissante au monde, plus que le président lui-même. Son statut institutionnel est particulier : il ne fait pas partie exactement de la branche de l’exécutif mais il n’est pas non plus exactement indépendant. Les membres du conseil d’administration sont nommés par le président et soumis à l’approbation du Congrès, mais traditionnellement, on s’attend à ce que ce soit des technocrates qui se tiennent à distance de la politique partisane.
Cependant, c’est bien une norme plus qu’un prérequis de la loi. Et l’on sait bien ce qu’il advient des normes dans l’ère Trump.

Nous devrions nous attendre au pire

Pendant plus d’une décennie, le poste de président de la Fed a été occupé par un économiste universitaire réputé – tout d’abord Ben Bernanke, puis Janet Yellen. Vous vous demandez peut-être comment des personnes comme celles-ci, qui n’ont jamais fait partie du monde des affaires, qui n’ont jamais eu à verser des salaires, pourraient se débrouiller avec les problèmes économiques du vrai monde ; la réponse, dans les deux cas, c’est admirablement.

Que ce soit Bernanke ou Yellen, ils ont notamment tous deux réagi avec efficacité à la crise économique que l’on rencontre une fois toutes les trois générations, en dépit du chahut constant des seconds couteaux au Congrès et de la droite en général. Et leur courage intellectuel et moral a été complètement justifié par les événements.

Au vu de ses antécédents, l’on s’attendrait à voir Yellen être nommée à nouveau ou qu’un technocrate de sa qualité ne la remplace. Mais souvenez-vous que nous vivons à l’époque de Trump, ce qui signifie que nous devrions nous attendre au pire.

Trump lui-même ne comprend rien à la politique monétaire

Il semble raisonnable de partir du principe que Trump lui-même ne comprend rien à la politique monétaire. C’est vrai, il s’est prononcé sur le sujet assez souvent, mais pas de manière cohérente. Un jour il porte aux nues les taux d’intérêt faibles car ils donnent un coup de fouet à l’économie ; le lendemain, il les dénonce comme étant ceux qui font du mal aux revenus de la classe moyenne. Donc tenter de deviner son choix pour la Fed en fonction de ses opinions politiques, c’est un jeu de dupes.

Il est bien plus susceptible de faire ce qu’il a fait pour un grand nombre d’autres nominations : s’en remettre aux dirigeants républicains au Congrès – des dirigeants qui se sont trompés sur tout en ce qui concerne les affaires monétaires.

Lorsque la crise financière a frappé en 2008, il était essentiel que la Fed se lance dans une extension monétaire agressive – en gros, faire marcher la planche à billets. Il est des circonstances dans lesquelles ce genre d’action serait inflationniste, mais des économistes (comme Bernanke et, eh bien oui, votre fidèle serviteur) qui avaient étudié le sujet ont compris que ce n’était pas l’une de ces circonstances. En effet, l’inflation est restée inactive alors même que la Fed multipliait par quatre sa base monétaire.

Mais les dirigeants au Congrès ont combattu ces mesures nécessaires à toutes les étapes. Notamment Paul Ryan, qui tire ses idées de politique monétaire des romans d’Ayn Rand, s’en est pris à Bernanke, prétendant que ses mesures allaient dévaluer le dollar et mener à une inflation galopante.

Ce ne sera pas trop drôle lorsque la prochaine crise va frapper ?

Ecrivant avec John Taylor, l’un de ces noms qui circule comme un possible président de la Fed, Ryan est allé jusqu’à suggérer que les mesures de la Fed faisaient partie d’une tentative motivée par la politique pour renflouer les mesures fiscales du Président Barack Obama. Et ainsi de suite.

Et cela va plus ou moins sans dire que parmi ces personnes qui n’ont cessé de promettre que la Fed allait causer une inflation terrible, aucune n’a admis s’être trompé, ou n’a appris quoi que ce soit de cette expérience.

Ce que tout ceci signifie, c’est que si les républicains au Congrès jouent un rôle important pour sélectionner le futur président de la Fed, ils insisteront sur le fait qu’il faut que ce soit quelqu’un qui s’est trompé sur tout, ces dix dernières années. Kevin Warsh, un ancien gouverneur de la Fed et considéré par beaucoup comme le favori pour le poste, correspond très bien à ça. Il a mis en garde contre l’inflation en plein effondrement économique mondial ; il s’est emporté avec vigueur contre toute proposition, monétaire ou autre, visant à combattre un taux de chômage atteignant les 10 pourcent ; il a prévenu que les Etats-Unis allaient se transformer en Grèce, la Grèce je vous dis. Et il n’a jamais montré une once d’embarras quant au fait que rien ne se soit passé de la façon dont il s’y attendait.
Ceci dit, je ne sais pas qui Trump choisira réellement pour être à la tête de la Réserve Fédérale. Cela pourrait bien finir par être quelqu’un d’intelligent, avec du savoir et honnête. Eh oui, il y a bien un début à tout.

Mais il est bien entendu possible, probable même, que la Réserve Fédérale, comme les autres agences gouvernementales, soit sur le point d’être Trumpifiée, que l’un des derniers havres de paix de la politique américaine, plein de compétence et d’expertise ne partage bientôt cette dégradation générale. Et est-ce que ce ne sera pas trop drôle lorsque la prochaine crise va frapper ?
 

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