Trump et sa guerre contre les pauvres

Paul Krugman
Paul Krugman - © RTBF

L’Amérique n’a pas toujours connu les personnes les meilleures ni les plus intelligentes pour la gouverner, ce n’est même pas dans ses habitudes ; avec les années, les présidents ont employé un bon paquet de valets et de fous. Mais je crois n’avoir jamais vu quoi que ce soit qui ressemble à la collection d’escrocs mesquins et de mécréants qui entourent Donald Trump. Price, Pruitt, Zinke, Carson et aujourd’hui Ronny Jackson : à ce jour, notre assomption par défaut devrait être qu’il doit y avoir quelque chose qui ne tourne vraiment pas rond chez les gens que le président veut dans son équipe.

Pourtant, ne perdons pas de vue ce qui est important. Les avantages que réclament un bon nombre de responsables de l’administration Trump – les voyages gratuits en première classe, les cabines téléphoniques insonorisées et doublement super secrètes, etc – sont délirantes et elles en disent long sur le genre de personnes qu’ils sont. Mais ce qui compte réellement ce sont leurs décisions politiques.

Une proposition vicieuse 

L’insistance de Ben Carson à dépenser l’argent des contribuables sur de la vaisselle à 31 000 dollars est ridicule ; sa proposition de relever brutalement les coûts de logements pour des centaines de milliers de familles américaines dans le besoin, triplant ainsi leur loyer pour les ménages les plus modestes, est vicieuse.

Et ce côté vicieux fait partie d’un système plus large. L’année dernière, Trump et ses alliés au Congrès ont employé une grande partie de leurs efforts à cajoler les riches ; ce fut évident avec les baisses d’impôts et la loi sur les emplois mais même les assauts à l’encontre de l’Obamacare étaient surtout pour récupérer des centaines de milliards en baisses d’impôts pour les riches. Pourtant, cette année la priorité principale du parti républicain semble être de faire la guerre aux pauvres.

C’est une guerre qui est menée sur plusieurs fronts. Cette décision de sabrer les subventions pour l’aide au logement suit des décisions prises pour augmenter les critères d’emploi pour ceux qui demandent des coupons alimentaires.

Dans le même temps, l’administration a accordé des dérogations aux états contrôlés par les républicains, leur permettant d’imposer de nouvelles exigences très onéreuses pour les bénéficiaires de Medicaid pour ce qui est de leur emploi– des exigences dont l’effet principal ne serait probablement pas de proposer davantage d’emplois mais simplement que moins de gens encore n’obtiennent une couverture santé essentielle.

Même la règlementation financière de facto de l’administration – sa façon systématique de tuer dans l’œuf la protection financière des consommateurs – devrait être vue principalement comme une attaque contre les moins bien lotis, puisque les familles pauvres et les travailleurs les moins qualifiés sont les victimes les plus évidentes des banquiers qui les exploitent.

S’agit-il d’économiser de l’argent ?

La question intéressante ce n’est pas de savoir si Trump et ses amis tentent de rendre la vie des plus pauvres pire encore, plus brutale et plus brève. C’est le cas. Par contre, la question c’est de savoir pourquoi.

S’agit-il d’économiser de l’argent ? Les conservateurs se plaignent du coût des programmes du filet de sécurité, mais il est difficile de prendre ces plaintes sérieusement lorsqu’elles émanent de gens qui n’ont voté que pour faire exploser les déficits budgétaires avec de gigantesques baisses d’impôts. De plus, il y a de fortes chances que certains programmes qui sont attaqués fassent vraiment ce que les baisses d’impôts ne font pas : finir par rembourser une bonne part de leur coût initial, faisant ainsi la promotion d’une performance économique meilleure.

Par exemple, la création du programme de coupons alimentaires n’a pas simplement rendu la vie de ses bénéficiaires un peu plus facile. Elle a aussi eu des impacts extrêmement positifs sur la santé des enfants des familles les plus pauvres, sur le long terme, ce qui a fait d’eux des adultes plus productifs – plus susceptibles de payer des impôts, moins susceptible d’avoir besoin d’une assistance supplémentaire de l’état.

L’on peut dire la même chose de Medicaid, là où les nouvelles études laissent à penser que plus de la moitié de chaque dollar dépensé pour la couverture santé des enfants finit par revenir sous la forme de recettes fiscales plus élevées émanant d’adultes en bonne santé.

Qu’en est-il de l’idée que les programmes anti-pauvreté créent un "piège de la pauvreté", qui réduit la motivation des gens d’obtenir une vie meilleure grâce au travail ? C’est une notion très populaire à droite. Mais la réalité, c’est qu’il y a très peu d’américains qui bénéficient des coupons alimentaires ou de Medicaid qui pourraient et qui devraient travailler mais qui ne le font pas.

Il est vrai que certains calculs indiquent que les programmes liés aux revenus – des programmes uniquement disponibles pour ceux qui ont des revenus suffisamment bas – peuvent créer des démotivations quant au fait de travailler et de gagner sa vie. Mais les preuves attestent que tandis que les programmes du filet de sécurité ont quelques effets négatifs quant à la motivation, c’est un effet bien moindre que ce que semblent croire un grand nombre de politiques.

Fournir davantage d'aide aux presque pauvres

De plus, l’on pourrait réduire ces démotivations en rendant ces programmes plus généreux, pas moins – fournir davantage d’aide aux presque pauvres plutôt que moins d’aides aux pauvres. Etrangement, les conservateurs semblent ne jamais envisager cette option.

Qu’y a-t-il donc derrière cette guerre contre les pauvres ? Il paraît plutôt clair que les souffrances que cette guerre va infliger est prévue, elles ne sont pas un bug. Trump et ses amis ne punissent pas les pauvres à contre cœur, à cause de la certitude qu’ils doivent être cruels pour être bons. Non, ils veulent juste être cruels.

Glenn Thrush, du New York Times a écrit "M. Trump, selon ses conseillers, parle de quasiment tous les programmes qui bénéficient aux plus pauvres comme de l’aide sociale, un terme qu’il voit comme une insulte". Et j’imagine que vous pouvez voir l’origine de tout ça. Après tout, il s’est fabriqué tout seul, il ne peut attribuer son succès à, mettons, un héritage. Ah mais si !

Sérieusement, beaucoup de gens dans cette administration et au Congrès n’ont en fait aucune empathie pour les plus pauvres. L’on peut certainement voir du racisme dans ce manque d’empathie. Mais tandis que la guerre contre les pauvres va toucher les minorités, de manière disproportionnée, elle va aussi faire du mal aux blancs aux faibles revenus – en fait, elle finira probablement par faire du mal à un grand nombre de gens qui ont voté pour Trump. Vont-ils s’en rendre compte ?

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