Trump contre le fabricant de grosses motos

Paul Krugman
Paul Krugman - © RTBF

Harley-Davidson, le célèbre fabricant de ces fameuses grosses motos a fait les gros titres cette semaine lorsque l’entreprise a annoncé qu’elle allait délocaliser une partie de sa production hors des Etats-Unis au regard de la guerre des droits de douane qui s’accélère entre l’Amérique et l’Union Européenne. 

Et Donald Trump a fait encore plus de gros titres lorsqu’il s’en est pris à une entreprise "envers laquelle j’ai été très généreux", l’accusant de se "mettre à genoux" devant l’Europe. Il l’a donc menacée de représailles : "Ils vont être taxés comme jamais auparavant". 

Cela étant dit, d’habitude je me méfie des analyses des médias, notamment mais pas seulement pour ce qui relève de l’économie, analyses qui se reposent beaucoup sur de soi-disant anecdotes révélatrices (comme par exemple des analyses basées sur des conversations avec des supporters de Trump dans des dîners). Et la vérité, c’est que tandis qu’Harley-Davidson est peut-être une entreprise iconique, elle n’est pas un acteur majeur de l’économie américaine. A la fin de l’année passée, son créneau de marché de motos employait environ 5000 personnes ; ce n’est pas énorme pour une économie qui embauche tous les jours environ 250 000 personnes. 

Néanmoins, je pense que cette histoire avec Harley est une anecdote qui nous en dit long. C’est un exemple précoce des motivations créées par cette guerre commerciale de Trump qui nous pend au nez, et qui va faire beaucoup de tort à bien plus d’entreprises et d’employés américains que ce qu’imaginent apparemment Trump et les gens qui l’entourent. Cela nous fait voir les réactions hystériques auxquelles l’on peut s’attendre de la part de la bande de Trump au fur et à mesure que les écueils de leur politique vont apparaître – une hystérie que les autres pays verront probablement comme la preuve de la faiblesse fondamentale de Trump. 
Et ce que les soi-disant experts de Trump ont à dire sur cette controverse nous confirme franchement que personne dans cette administration n’a la moindre idée de ce qu’il ou ce qu’elle fait. 

En ce qui concerne la guerre commerciale : jusqu’à présent, nous n’avons assisté qu’à des escarmouches dans quelque chose qui pourrait bien devenir plus important. Néanmoins, ce qui se passe actuellement n’est déjà pas si anodin. Les Etats-Unis imposent des droits de douane significatifs sur l’acier et l’aluminium, faisant ainsi exploser leur prix sur leur sol ; nos partenaires commerciaux, notamment l’Union Européenne, ont annoncé leurs plans de représailles avec des droits de douane sur une série de produits américains. 

Et Harley ‘est l’une des entreprises qui va ressentir une pression immédiate ; elle paie davantage pour ses matières premières alors même qu’elle fait face à la perspective de droits de douane sur les deux-roues qu’elle exporte. Au vu de cette pression, il est parfaitement naturel que l’entreprise souhaite délocaliser une partie de sa production, vers des endroits où l’acier reste bon marché et où les ventes vers l’Europe ne sont pas taxées. 

La décision de Harley est donc exactement ce à quoi l’on pourrait s’attendre étant données les mesures de Trump et les réactions à l’étranger. Pourtant, tandis qu’il s’agit de ce à quoi l’on s’attendrait, et ce à quoi je m’attendrais, apparemment ce n’est pas du tout ce à quoi Trump s’attendait. Apparemment, il est d’avis que puisqu’il a fraternisé avec les hauts responsables de l’entreprise et qu’il a fait un gros cadeau d’impôts à ses actionnaires, Harley lui doit allégeance et que l’entreprise ne devrait pas régir à ce que ses mesures ont créé. Et il semble également croire qu’il a le droit de distribuer des punitions personnelles aux entreprises qui lui déplaisent. La loi ? C’est quoi, en fait ? 

Ceci étant dit, je suppose que Trump, peut-être, va réussir à faire pression sur Harley-Davidson jusqu’à ce qu’ils reculent sur le fait de délocaliser une partie de leur production hors des Etats-Unis. Pourtant, actuellement, rien ne l’annonce. 
Et de toute façon, il s’agit de quelques centaines d’emplois ici, sur les 10 millions actuellement soutenus par les exportations et mis en danger par les mesures de Trump. Si l’on parle donc d’une véritable guerre commerciale, il s’agit de milliers de pertes d’emplois comme celles de chez Harley-Davidson. Même Trump ne peut pas écrire des Tweets rageurs suffisamment nombreux pour entamer de manière significative des problèmes de cet ordre. 

Qu’en disent donc les économistes de Trump ? L’on pourrait entendre la réponse suivante : mais quels économistes ? Il n’y en a quasiment plus un seul au sein de l’administration. Mais pour ce que ça vaut, Kevin Hassett, le président du Bureau des conseillers économiques ne se fait pas l’écho des délires de Trump : il énonce des délires totalement différents. Plutôt que de condamner la décision de Harley, il déclare qu’elle n’est pas pertinente étant donnée "la quantité très importante d’activité qui arrive à la maison" grâce aux baisses d’impôts pour les grandes entreprises. 

Ce serait bien si c’était vrai. Mais nous n’assistons malheureusement pas à beaucoup "d’activité qui arrivent chez nous" ; l’on voit des manœuvres comptables qui transfèrent des fonds propres des grandes entreprises de filiales de l’étranger et qui reviennent à la maison mère mais qui, en général, ne produisent "aucune activité économique réelle". 

L’incident Harley révèle donc l’ignorance systématique que l’on trouve derrière la signature de l’administration en termes de politique économique. Mais cela révèle également quelque chose d’autre : la faiblesse incroyable de Trump, fondamentalement. 
Réfléchissez-y. Imaginez que vous êtes Xi Jinping, le président chinois, qui a déjà dit à des dirigeants de grandes entreprises multinationales qu’il avait le projet de "répondre violemment" aux droits de douane de Trump.

Qu’est-ce que ça vous fait de voir Trump pousser des hauts cris pour quelques centaines d’emplois possiblement perdus face aux mesures de rétorsion européennes ? Il est évident que ce spectacle vous incite à tenir une position très ferme : si quelque chose d’aussi léger met Trump dans cet état, il est très probable qu’une fois confronté à une véritable opposition, il montre des signes de faiblesse. 

Ainsi, même si elle n’est pas gigantesque en termes de quantité, cette histoire avec Harley nous en dit beaucoup sur la façon dont les choses vont se passer à l’avenir. 

Et cela n’augure rien de bon. 
 

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