"Transmigrant": un mot qui fait son chemin

Manifestation de soutien aux migrants en transit du parc Maximilien qui étaient appelés ce soir-là "transmigrants" par les autorités (Janvier 2018)
Manifestation de soutien aux migrants en transit du parc Maximilien qui étaient appelés ce soir-là "transmigrants" par les autorités (Janvier 2018) - © ANTONY GEVAERT - BELGA

Vous les avez certainement déjà aperçus dans un article : les termes "transmigrant" et "transmigration". S'ils sont moins utilisés par les médias francophones, ils sont par contre largement utilisés par les médias flamands. Comptez une fois par semaine en moyenne pour nos confrères de Het Laatste Nieuws qui les utilisent le plus. Au moins.

Un nouveau mot apparaît

On a épluché les archives de presse des dernières années. Personne n'y parle de transmigration avant septembre 2015. Chaque fois que le mot apparaît, il est lié à une opération de police ou à une déclaration du ministre de l'Intérieur Jan Jambon, comme le 15 mars 2016. "Nous avons […] la crise de la transmigration", déclare notamment le ministre en réponse à une série de questions parlementaires en commission de l'Intérieur de la Chambre.  

Jusque-là, on parlait de migrants, de réfugiés, de demandeurs d'asile. Mais à partir de 2015, le ministre de l'Intérieur et le secrétaire d'Etat à la Migration d'abord et dans un deuxième temps le gouvernement dans son ensemble utilisent le terme "transmigrant" pour désigner une personne qui fuit son pays en direction du Royaume-Uni, et qui transite par Bruxelles.

Le mot prend son envol

Allez savoir pourquoi… En janvier 2018, tout s'emballe. Le 21 janvier, toute la presse flamande l'utilise de concert, en reprenant une dépêche Belga néerlandophone : "Il n'y a plus trace d'un seul demandeur d'asile ou de transmigrant dans le parc Maximilien", peut-on y lire. A nouveau, il s'agit d'une opération de police d'évacuation de grande envergure. La presse francophone, elle, attend la fin du mois de janvier pour utiliser le terme. L'histoire est dramatique : un migrant est tué, percuté par un véhicule sur l'autoroute E40 alors qu'il tente de fuir la police. "La victime, un transmigrant qui séjournait illégalement en Belgique, n'a pas survécu à l'accident", lit-on dans une dépêche Belga traduite du néerlandais et reprise par tous les quotidiens francophones.

Le mot fait débat

Ce jour-là, les infos que Sven De Potter entend à la radio le chiffonnent : "On parlait d'un homme qui avait perdu la vie. Et on en parlait comme d'un 'transmigrant', explique le journaliste néerlandophone freelance. C'est un terme qui déshumanise la personne. Je crois que beaucoup de gens ne sont pas conscients de la force qu'ont les mots. Tout le monde imagine bien ce qu'est un réfugié qui fuit son pays : quelqu'un qui marche des milliers de kilomètres, sans vêtements de rechange, parfois les chaussures trouées. On en voit assez pour l'instant qui traversent notamment le Mexique vers les Etats-Unis. Mais quand on parle de ces gens comme de 'transmigrants', ils perdent tout simplement cette signification de personne en fuite. Ils deviennent un groupe, dont on veut se débarrasser au plus vite". Une lecture largement partagée par tout le milieu associatif notamment qui travaille autour des enjeux migratoires.

Le mot s’est fait une place, tel un petit voleur, dans notre vocabulaire quotidien.

Pour Sven De Potter le mot s'est immiscé sournoisement dans la langue flamande. "Soudain, il est là, écrit-il. Le mot s’est fait une place, tel un petit voleur, dans notre vocabulaire quotidien." Pour Sven De Potter, l'usage de ce mot "permet de davantage encore polariser, de semer la discorde entre 'eux' et 'nous'".

Transmigrant? Un mot factuel, tout simplement

Au journal "Het Laatste Nieuws", on n'est pas du tout d'accord. "Ce ne sont pas les mots, qui déshumanisent. Ce sont les actes, explique Jan Segers, journaliste politique à Het Laatste Nieuws. On n'a pas vraiment débattu de l'usage de ce terme en réunion de rédaction. C'était tout simplement logique d'utiliser 'transmigrant' pour introduire une distinction entre réfugiés, demandeurs d'asile et les 'chercheurs de bonheur' qui espèrent trouver le bonheur en Angleterre et ne demandent pas l'asile en Belgique." Pour Jan Segers, "transmigrant" est un mot "neutre, factuel et pas du tout péjoratif pour autant. On l'a utilisé parce qu'on avait besoin de clarté sur le sujet".

Et à la RTBF, on fait quoi?

A la RTBF, on réfléchit aussi. Mi-février, le directeur de l'information Jean-Pierre Jacqmin fait savoir à ses chefs de rédaction que "Transmigrant est un choix communicationnel du gouvernement".

Autrement dit, quand on utilise le terme "transmigrant", prière de faire savoir par qui ce terme est utilisé et dans quel contexte. On devra éviter de se l'approprier, de l'utiliser comme n'importe quel autre mot. Car en effet, un mot n'est pas l'autre. "Je pense que le terme est très abstrait. C'est un mot nouveau, un mot complexe. S'il s'agit vraiment de gens qui ne font que passer par la Belgique, on peut parler de réfugiés en transit, de migrants en transit, c'est plus incarné et ce sera mieux compris par nos publics." Ne soyez pas étonné. Parfois le terme se retrouvera malgré tout sur notre site info. Car le site RTBF Info publie régulièrement des dépêches de l'agence Belga, qui utilise le terme "transmigrant".

Un néologisme?

C'est donc bien un nouveau mot. Dans sa signification belge de "migrant en transit vers l'Angleterre", il est absent du dictionnaire français et du dictionnaire néerlandais. Par contre, on le retrouve dans le Vlaams Woordenboek depuis janvier 2018. Il y est d'ailleurs décrit comme un "nouveau mot".

Le terme existait pourtant dans le monde scientifique, avant 2015.

Mais quel est le sens originel de "transmigrant"?

C'est la question qu'on a posée à Alain Tarrius, sociologue et professeur émérite à l'Université de Toulouse. Il a passé l'essentiel de sa carrière à étudier la question de la transmigration. Il nous explique que dans la recherche scientifique, les "productions françaises, canadiennes (Pellerin, U. Ottawa), mexicaines (Maria Flores UNAM), brésiliennes et colombiennes (FLACSO), états-uniennes (Portes), qui utilisent la notion de 'transmigrants', lient toutes cette dénomination à des initiatives économiques souterraines en réseaux".

Comprenez : les "transmigrants" sont donc des travailleurs qui voyagent, en dehors des filières traditionnelles, ils font passer des marchandises par exemple originaires d'Asie, vers l'Europe en transitant par les pays de l'Est, et donc en évitant les taxes classiques. Une fois la livraison accomplie, ils retournent chez eux. Rien à voir donc avec les migrants qui font escale à Bruxelles, sur le chemin de leur eldorado du Royaume-Uni. Le sociologue nous explique qu'il n'appellerait d'ailleurs jamais "transmigrants", les migrants de la Gare du Nord issus d'Ethiopie, d'Érythrée, du Soudan, d'Afghanistan. "Je les appelle 'migrants de passage' ou 'réfugiés en transit', mais certainement pas 'transmigrants'", nous explique-t-il.

Mais "réfugié" convient-il vraiment ? Certains n'y voient que les demandeurs d'asile qui ont obtenu le statut de protection internationale de réfugié. "L'organisation internationale des migrations estime par contre que le terme peut désigner n'importe quelle personne qui fuit son pays et cherche refuge ailleurs", rappelle Jean-Pierre Jacqmin.

On le voit, les débats de vocabulaire peuvent avoir un impact sur la réalité.

Un mot n'est décidément pas l'autre.

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