Tintin fête ses 90 printemps sur fond de polémique

Safia Kessas
Safia Kessas - © RTBF

Pour ses 90 ans, Tintin, le célèbre reporter s'offre une colorisation de la version originale de l’aventure qui l’emmène au Congo. Mais, Moulinsart repart des planches dessinées par Hergé en 1930 et 1931. Un choix qui est loin de faire l’unanimité. Du côté de Casterman, d’abord, on est plutôt favorable à ce que cette aventure au Congo, remasterisée ou non, soit surtout précédée d'un avertissement expliquant notamment le contexte dans lequel a été rédigée l'œuvre (la colonisation) et confrontant celle-ci à la réalité. Un point de vue qui n'est pas partagé par l'ayant-droit d'Hergé, la société Moulinsart. Conséquence : pour lire cette édition, il faudra se contenter du format numérique. Il faut rappeler ici, que l'album Tintin au Congo a déclenché la polémique à plusieurs reprises en Belgique ou ailleurs. Certains pays ne commercialisent d'ailleurs pas l'album. Dans plusieurs états comme la Suède ou les Etats-Unis, des bibliothèques ont même retiré l'ouvrage des rayons "enfant", le jugeant raciste.

D’autres voix s’élèvent pour contester ce choix éditorial

Au lendemain de la réouverture du Musée de Tervueren, du débat sur la restitution des œuvres spoliées pendant la colonisation, ou encore la décolonisation des arts, un tel encart aurait été le minimum syndical pour le Collectif mémoire colonial contre les discriminations. Par voie de communiqué, l’association demande à Moulinsart de surseoir à cette réédition dans sa forme actuelle, et au pire à éditer dans les meilleurs délais un addendum correctif et interprétatif dans lequel tous les clichés véhiculés dans l’album seront déconstruits et recontextualisés pour restituer aux Africains dit l’association leur dignité. Car dans cette bande dessinée, les Africains benêts, naïfs utilisent un vocabulaire ridicule, Tintin hurle sur des villageois pour les faire travailler sur une voie de chemin de fer. Même le toutou Milou y va de son refrain et juge les congolais comme des paresseux.  

Cet album s’inscrivait dans une forme de propagande coloniale

A l’époque du Congo belge cet album est même censé donner envie aux Belges d'aller s’y installer. Le Vingtième Siècle est un journal catholique de petite diffusion à l'époque, destinée à la jeunesse, l'idée de la BD était de séduire les petits Belges pour qu'ils deviennent les futurs cadres de la colonie congolaise. D’ailleurs, Hergé, en était conscient lui-même, puisque de son vivant, il avait atténué de nombreux aspects jugés racistes et colonialistes. Le dessinateur avait confessé que cet album "était nourri des préjugés du milieu dans lequel il vivait", il avait d’ailleurs opéré plusieurs changements dans les éditions ultérieures afin de tenter d’adoucir les propos de 1931. Exemple : la leçon de mathématiques que Tintin dispense aux jeunes Congolais est ainsi une version entièrement redessinée, puisqu'à l'origine il enseignait une leçon de géographie sur la "patrie".

Une contextualisation nécessaire aujourd'hui

Comme hier, l’impact de ces images sur les jeunes reste aujourd’hui important. Il ressort de deux études publiées, il y a quelques années par UNIA, que les Africains subsahariens sont perçus comme inférieurs, enjoués, paresseux comme dans l’album de Tintin au Congo. Quand on sait que les afro-descendants sont très discriminés au logement ou à l’emploi, on comprend mieux l’importance au minimum d’un avertissement accompagnant la réédition de l’album.

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