Sécurité des bus: "Les fous continueront de frauder" (Isabelle Durant)

Le tragique accident survenu en Suisse a ravivé de douloureux souvenirs chez tous ceux qui ont perdu un enfant sur la route. "Mes premières pensées ont effectivement été pour les parents des enfants", confirme Alain Deulin, dont la fille est décédée voici douze ans alors qu’elle revenait d’un camp avec le patro de Jurbise. "On revit les moments qu’on a connus."

"Cela rouvre les plaies", enchaîne Michel Delentrée, vice-président de l'Association de Parents d'enfants victimes de la route. Ce dernier rappelle toutefois et "sans vouloir faire de parallélisme douteux" que près de 800 personnes décèdent chaque année sur nos routes. "22 enfants tués dans un autocar, cela équivaut à peu près au nombre d’enfants tués sur nos routes, en Belgique, dans un laps de temps d’un mois, un mois et demi."

Une "double victimisation" douloureuse

Mais comment accompagner les parents dans de telles circonstances ? "C’est un rôle très difficile et très ingrat pour les policiers, qui ne sont pas spécialement formés en la matière", concède Michael Jonniaux, directeur de la police fédérale de la route. Depuis trois ans, la police fédérale collabore avec des experts et des parents endeuillés afin de mieux pouvoir intervenir dans de telles circonstances. L’objectif principal est de donner la meilleure information aux parents lors du premier contact et ainsi éviter que le doute ne s’installe dans leurs esprits. "Il faut humaniser la situation", affirme Olivier Nyssens, du Service d'intervention psychosociale urgente.

Si les premières heures qui suivent le drame sont capitales, il s’agit également d’accompagner les parents "dans la durée", insiste Isabelle Durant (Ecolo), ancienne ministre de la Mobilité. "Il y a, le lendemain, le surlendemain, les mois qui suivent, toutes les démarches administratives. (…) Beaucoup de gens sont seuls. Et quand on est confronté à cette administration qui vous demande un certificat de naissance d’un enfant qui vient de décéder, quand on est confronté à l’assurance, la banque, …, c’est à chaque fois une douleur supplémentaire. Il y a une double victimisation dont il faut prendre conscience."

La cause du crash: la distraction?

On ne connaît pas encore les causes et les circonstances précises de l’accident survenu dans le tunnel de Sierre mais les premiers éléments semblent privilégier la piste d'une défaillance technique ou d'une erreur humaine.

"Statistiquement, l’erreur humaine est responsable de 75% des accidents d’autocar", réagit Benoît Godart, porte-parole de l’IBSR. "Une défaillance technique intervient généralement dans une proportion moindre d’accidents. Mais l’enquête nous en dira plus."

Chauffeur professionnel préférant intervenir sous le couvert de l’anonymat, Hector plaide quant à lui pour un accident causé par une distraction. "Les clients qui sont dans le car sont de plus en plus exigeants. On nous demande tout de suite en entrant dans le car pour mettre une cassette, un cd, un dvd. On est distrait tout le temps. Quand ce ne sont pas les boissons, il faut mettre de la musique ou le chauffage va trop fort ou pas assez. Et quand on fait de la montagne, on n’aime pas être distrait." Hector estime encore que l’introduction d’hôtesses dans les autocars pourraient remédier au problème.

Un accident aggravé par l’infrastructure du tunnel?

Mais ce raisonnement ne convainc guère Yves Mannaerts. "N’oubliez pas que dans le cas qui nous occupe, il y avait des accompagnateurs, des personnes chargées de prendre en charge les enfants", note le directeur de la fédération belge des autocaristes.

Les deux chauffeurs venaient en outre de prendre leur service et s’étaient reposés durant toute la journée.

L’architecture du tunnel, et particulièrement la présence d’une niche "en angle droit", a fait couler beaucoup d’encre ces derniers jours. "Personne ne sait ce qui se serait passé si le mur avait été arrondi", précise Benoît Godart. "Mais là, on est clairement en présence d’une infrastructure qui n’a pas pardonné et qui, apparemment, a aggravé les circonstances de l’accident."

Les "vilains petits canards" du transport

Les responsables politiques, qu’ils soient belges ou européens, devront tirer des leçons de la tragédie. "Comme après chaque accident de ce type", rappelle Isabelle Durant. L’Europe a ainsi imposé un temps de conduite maximal (de 4h30) et l’installation d’instruments de contrôle.

Mais si les règles existent, les fraudes commises par les sociétés de transport sont encore nombreuses. "Ces compagnies sont connues depuis des années pour être régulièrement en infraction malgré des contrôles réguliers", indique Aurore Vandendaele, substitut de l'auditeur du travail de Bruxelles. "Ce sont les vilains canards de la profession de transporteurs de personnes sur route. Il y a la masse des transporteurs de personnes qui, globalement, fonctionne bien (…) mais il y a aussi un noyau dur qui résiste à la réglementation et à la répression et qui continue à opérer."

"Il ne faut pas faire d’amalgame", insiste Yves Mannaerts. "Il y a des cibles déterminées, sur des marchés identifiés. On parle des autocars se rendant en Afrique du Nord, au Maroc pour être clair. (…) C’est quelque chose qui doit disparaître."

Contrôles fréquents, amendes sévères

Les risques de fraudes sont plus nombreux en période estivale, lorsque la demande est particulièrement élevée, avance le directeur de la police fédérale de la route. Un contrôle réalisé aux abords des vacances de carnaval a ainsi indiqué que, sur 79 autocars contrôlés, cinq à peine étaient en infraction mineure. "Il y a de la fraude, oui, mais nos gens sont formés, j’ai des experts qui savent détecter la fraude au tachygraphe, le placement d’un aimant … Et les amendes dans ce cas-là sont particulièrement sévères", affirme Michael Jonniaux.

"La fraude est là (…) et il y a certains fous qui continueront de frauder", se désole Isabelle Durant.

Aucun classement des sociétés d’autocars basé sur la sécurité n’est aujourd’hui disponible en Belgique. "Et ce ne serait pas une bonne idée", réplique Yves Mannaert. "Ils doivent tous être ‘safe’. (…) Nous voulons que ces gens qui ne respectent pas les règlementations soient éliminés de la profession."

Le danger des doubles horaires

L’eurodéputée écologiste estime que seul un nombre important de contrôles permettra de décourager les fraudeurs. "Mais les contrôles, ils sont là tous les jours", assure Aurore Vandendaele. "Tous les jours, sur le terrain, en Belgique, vous avez la police de la route, certaines inspections sociales, certaines polices locales, le SPF Mobilité et Transport. Tous les jours sur le terrain et puis en entreprises. (…) Et après les contrôles, il y a des poursuites devant le tribunal de police ou le tribunal correctionnel. (…) Ce n’est pas quelque chose qui est laissé au hasard."

La formation des chauffeurs, leur salaire ou l’embauche de certains conducteurs occasionnels font également débat. Sur le plateau de Mise au Point, Hector indique ainsi que de nombreux chauffeurs du TEC, qui ont parfois toute une semaine de travail derrière eux, prennent le volant le vendredi soir pour des trajets souvent conséquents. Ces "doubles horaires" ne sont pas une légende, confirme la substitut de l'auditeur du travail de Bruxelles. "On remet un beau costume, on prend une douche et on repart pour faire de la nuit", résume Aurore Vandendaele.

Malgré les propos rassurants et les pistes évoquées sur le plateau de la RTBF ce dimanche midi, les parents d’enfants victimes de la route restent inquiets. "En 2000 et en 2001, ce sont des éléments qui avaient déjà bien été mis en évidence", relève Alain Deulin. Dix ans plus tard, rien n’est fait, désespère-t-il.

PIAB

 

Olivier Maroy et Thomas Gadisseux recevaient ce dimanche midi : Alain Deulin, père d'une victime de la route ; Michel Delentrée, vice-président de l'Association de Parents d'enfants victimes de la route ; Isabelle Durant, députée européenne et ancienne ministre de la mobilité (Ecolo) ; Michael Jonniaux, directeur de la police fédérale de la route ; Benoît Godart, porte-parole de l'IBSR ; Yves Mannaerts, directeur de la fédération belge des autocaristes ; Aurore Vandendaele, substitut de l'auditeur du travail de Bruxelles ; Olivier Nyssens, Service d'intervention psychosociale urgente ; chauffeur de bus anonyme.

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