Recouper l'info quand les réseaux sont coupés : journalistes le 22 mars 2016

Recouper l'info quand les réseaux sont coupés : journalistes le 22 mars 2016
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Recouper l'info quand les réseaux sont coupés : journalistes le 22 mars 2016 - © Tous droits réservés

22 mars 2016, 8h16. Mehdi Khelfat est au micro de La Première pour présenter l’émission matinale. En plein milieu d’une interview, il interrompt son interlocuteur pour annoncer "un grave incident à l’aéroport de Zaventem [qui est] fermé depuis une quinzaine de minutes. Une explosion a eu lieu". Le journaliste enchaîne : "Nous allons passer en édition spéciale."

Deux minutes plus tôt, le site RTBF Info publiait le premier article d’une longue série. "Dès que j’ai débarqué, j’ai tout de suite senti que ça allait être une très grosse journée. On ne se rendait pas encore du tout compte de l’ampleur de l'événement", raconte Thomas Mignon, journaliste pour le site web.


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Aussitôt, les équipes s’organisent. Laurence Brecx est envoyée à l’aéroport pour la télévision. Problème : le réseau téléphonique commence à saturer. Le matériel de transmission semble fonctionner, mais pas les téléphones. "Pour faire un duplex, il faut entendre le retour du plateau et sans téléphone c’est impossible", explique aujourd’hui la journaliste.

La solution viendra de Nicolas Nolf, son caméraman, dont le téléphone qui est sur un autre réseau fonctionne encore. Quant au matériel de transmission des images, il souffre lui aussi. "Toutes les télévisions qui étaient présentes utilisaient la même technologie donc le réseau saturait", détaille Nicolas. Une camionnette équipée d’un satellite arrive en renfort. C’est parti pour 16 heures de direct.

Caroline Hick, était, elle, à deux pas de la station Maelbeek au moment du second attentat. Elle se rend aussitôt sur place et se souvient "des gens assis sur le trottoir avec des couvertures".

"On avait l’habitude de voir ça dans des pays en guerre, que ce soit la Syrie, l’Irak, la Libye et des endroits où il y a des attentats. Et là, je me suis vraiment dit : 'Cette fois, ce n’est plus à Damas, c’est à Bruxelles'. C’était très perturbant de se faire cette réflexion", poursuit Caroline.

Avoir des yeux et des oreilles partout

Au milieu de "la panique et de la confusion", elle sort son téléphone pour enregistrer les premiers témoignages. Ces sons seront envoyés à la radio.

De l’autre côté du micro, il y a Hélène Maquet. Elle est en studio sur Vivacité. Les informations se succèdent, se contredisent… Il faut les vérifier, recouper avant de les donner à l’antenne. "On a rapidement des témoignages et on prend les gens qui nous appellent sur antenne", rapporte Hélène. Un œil sur le micro, un autre sur les dépêches de l’agence Belga et sur les informations officielles qui parviennent par bribes, les oreilles partagées entre ce qui se dit en studio et ce qui est communiqué par la régie. Le tout avec des réseaux saturés qui empêchent d'appeler et d'envoyer des sms.

Le système n’est pas infaillible, d’autant qu’il y avait "très peu de moments où on n’était pas à l’antenne". En témoigne cette fausse information, diffusée et aussitôt démentie. "On nous a dit dans l’oreillette : ‘Explosion à Schuman’. On l’a dit et très rapidement on l’a démenti", insiste Hélène.

Vérifier les informations entrantes, c’était à l’époque le rôle de Grégoire Ryckmans. Le 22 mars, il coordonnait le "pôle info", un service chargé de trier l’information avant de la donner aux journalistes en radio, télé et sur le web.

Il évoque alors une vidéo d’un attentat survenu à Moscou en 2011. Des images qui seront présentées à tort comme tournées à Zaventem. Pour éviter ce genre d’erreurs, toute la journée, Grégoire fait le tri. Il faut mettre à jour le bilan des victimes, appeler les autorités pour savoir si oui ou non il s’est passé quelque chose au Sablon comme le dit la rumeur... et garder la tête froide. "J’étais dans un tunnel jusqu’à 20h. J’étais dans le travail, en mode machine", résume-t-il.

Solidarité

Sur le terrain, les batteries se vident et la solidarité s’organise. "On comptait sur moi pour faire des directs en radio et en télévision, explique encore Caroline. Et, très rapidement, je me rends compte que ma batterie faiblit. Je rentre dans un hôtel ou des bureaux, je ne sais plus très bien, et je demande au réceptionniste s’il peut me prêter une batterie ou faire recharger mon téléphone. Super sympa, il m’a donné une batterie portable que j’ai reliée à mon téléphone. Je l’ai gardée toute la journée."

A Zaventem aussi RTBF, VRT et RTL s’entraident, se prêtent qui une batterie, qui une prise électrique pour recharger le matériel. Laurence est "sur des rails" jusqu’à minuit quand elle croise une équipe de l’émission "Le Tube" de Canal + qui réalise un reportage sur les médias belges pendant les attentats.

Au web, on multiplie les papiers. Certains sont rédigés en anglais pour informer à l’international. Jusqu’au moment où le site internet plante : trop d’internautes connectés en même temps.

Il faut aussi flouter les images qui arrivent brutes et préparer le terrain pour le lendemain. "Il fallait répondre aux questions pratiques de la population : est-ce que vous pouvez prendre le train ? Emmener vos enfants à l’école ? On essayait d’être prêt tôt le matin pour que la population puisse avoir des réponses à ces questions avant d’entamer leur journée", énumère Thomas. Web et radio maintiendront l’antenne toute la nuit.

Lutter contre les fausses infos

Cinq ans après, la menace sanitaire a remplacé la menace terroriste. Mais cette journée a marqué tous les Belges à des degrés divers. Selon Thomas, "on s’est rendu compte que le web – pour un média relativement jeune à la RTBF qui est plutôt historiquement radio et télé – était un des premiers lieux où les gens ont le réflexe d’aller s’informer. Pour une équipe qui était relativement réduite à l’époque, c’était se rendre compte qu’il fallait se mobiliser rapidement et en nombre".

De son côté, Grégoire observe que "la désinformation a pris des formes plus diverses. Les techniques ont évolué et se sont perfectionnées pour éviter les restrictions mises en place par les plates-formes". Il y a toujours des images manipulées ou sorties de leur contexte, mais d’autres méthodes font leur apparition : du texte incrusté dans l’image pour tromper les algorithmes ou les deepfakes, ces vidéos trafiquées pour par exemple faire dire ce qu’on veut à un personnage public…

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