Quand les pavés volent au-dessus de la journaliste et du cameraman : rester ou s'éloigner ?

Si vous avez regardé le journal télévisé de 19h30 ce samedi 13 mars, vous n’avez pas pu manquer cette information développée pendant 10 minutes. Des jets de pavés, des mouvements de foule, des policiers sous pression… L’ambiance était tendue dans le centre de Liège. Des casseurs s’en sont pris à des vitrines de magasins entre la Place de la République française et la place Saint-Lambert.

La journaliste Anne-Catherine Croufer et le cameraman Sébastien Ongaro étaient les premiers sur place pour la télévision. Comment agir dans de telles circonstances ? Jusqu’où aller pour rapporter des images ? Quelles décisions prendre face à une actualité qui s’impose d’un seul coup, quand on est partagé entre volonté d’informer et enjeu de sécurité pour l’équipe sur place ?


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La journée de samedi avait commencé dans le calme. Puis tout s’est emballé… et ils se sont retrouvés au cœur de l’actualité. "On devait faire une interview pour un autre sujet à 15h30 et je vois 6-7 combis de police aller à toute vitesse en bas de nos fenêtres", commence Anne-Catherine. Le duo se met en route pour l’interview, mais décide de faire avant ça un crochet par le centre-ville. Juste au cas où.

Ça partait dans tous les sens

Leur impression se confirme : il se passe des choses à quelques rues de là. D’un commun accord ils s’organisent : Anne-Catherine s’installe au volant et va garer la voiture. Pendant ce temps-là, Sébastien prend les devants et part à pied avec sa caméra.

Notre journaliste invite son collègue à être prudent. Autour d’elle, seule dans la voiture siglée RTBF, la foule grandit. "Il y avait un gars qui avait un pavé dans la main. Il frappait sur le carreau. Devant, il y en avait un autre avec une barre de fer. Il faisait mine de taper sur le capot", se souvient-elle. Elle accélère et s'éloigne aussitôt.

Pendant ce temps-là, le caméraman filme ce qu’il compare à "des scènes de guérilla urbaine". Et d’ajouter : "Ça partait dans tous les sens. De mémoire, je pense que c’est l’événement le plus violent que j’aie eu à couvrir."

Travailler en sécurité

En chemin, il retrouve un autre collègue, Erik Dagonnier, journaliste radio attaché à la rédaction de Liège. C’est un renfort bienvenu. La vision des cadreurs est limitée quand ils filment puisqu’ils doivent se concentrer sur l’œilleton de la caméra. "On a une vision périphérique sur la gauche, mais tout ce qui vient de la droite et dans le dos, on ne le voit pas. D’où, là, toute l’importance du journaliste de pouvoir contrôler ce qui se passe autour et derrière nous afin de nous protéger, dans ce cas-ci, des jets de pavés ou autres projectiles", rapporte Sébastien.

Anne-Catherine a enfin pu garer la voiture. Elle se dépêche de rejoindre son caméraman. Ensemble, ils se dirigent vers les galeries Saint-Lambert. L’entrée est surplombée par une verrière dont certaines parties ont volé en éclat.

Le duo entre dans la galerie commerçante et monte à l’étage. En surplomb, ils sont à l'écart des violences. Pour Sébastien, "on a pu travailler de manière plus ou moins sécurisée - parce qu’il y a toujours un risque - mais en sachant qu’on n’était pas pris pour cible. Ils se focalisaient vraiment sur la police qui était quelques mètres en dessous de nous. On a pu faire notre métier sans risquer de se prendre un pavé."

Mesurez les risques, ne vous mettez pas en danger

A l’étage en dessous, ça chauffe. Un rang de policier protège l’entrée. Ils sont visés par des pavés et du mobilier urbain. L’impression de sécurité ne dure qu’un temps. Anne-Catherine s’en inquiète. Elle encourage le cadreur à sortir de là, assurant que "ça ne vaut pas le coup".

Mais pas toujours facile de faire la part des choses quand on est dans le feu de l’action. "J’ai toujours en tête le mot d’ordre de la rédaction qui dit : 'Mesurez les risques, ne vous mettez pas en danger'", expose Anne-Catherine. Un conseil qui vient parfois en contradiction avec la volonté d’informer.

"La priorité, c’est d’abord l’équipe, complète Sébastien. C’est que chacun puisse faire son travail en sécurité. Maintenant, il est vrai qu’on a une attention particulière au matériel. Quand j’ai la caméra en main, je la serre plus fort de peur que quelqu’un vienne l’arracher. On a toujours un œil attentif au matériel parce que c’est notre outil de travail. S’il est défectueux, on ne sait plus ramener ses images. Mais la première chose qu’on fait, c’est d’abord nous protéger nous."

Assurer le direct

A la rédaction, un document envoyé aux journalistes synthétise tous ces principes de base : importance de la communication entre le terrain et la rédaction, toujours veiller à avoir une porte de sortie si nécessaire, rester en alerte et réévaluer régulièrement la situation. Sans oublier, quand c’est possible, de prévoir du matériel de protection.

L’équilibre entre la mission d'information du journaliste et l’importance de protéger les personnes et les biens, ce n’est donc pas toujours évident. Surtout dans le feu de l’action. "Évaluer et réévaluer tout le temps la situation, c’est la clé", résume Sébastien Georis, journaliste habitué à ce type de situations. Il insiste : "C’est important d’avoir le réflexe de s’arrêter. Il faut se forcer à le faire même si on est le nez sur son téléphone à prendre des contacts, à envoyer ou recevoir des informations."

Informer, c’est aussi aller à la rencontre des citoyens. Anne-Catherine Croufer et Sébastien Ongaro l’ont fait une fois de retour à l’extérieur. Des jeunes hommes s’avancent vers eux. Un dialogue s’engage. Ils se distancient des actions violentes qui se déroulent à quelques mètres de là. "On a réussi à discuter, à les laisser s’exprimer", se remémore la journaliste (un échange à voir dans la vidéo ci-dessous).

Le direct dans le journal télévisé sera, lui, bien plus calme. L’équipe a choisi sa position en conséquence : en hauteur, à l’écart des quelques personnes encore présentes. A mesure que la journaliste se déplaçait sur sa droite en parlant, on voyait malgré tout l’entrée des galeries Saint-Lambert en arrière-plan. Objectif : rester proche de l’action et montrer l’étendue des dégâts sans se mettre en difficulté le temps du direct.

Journal télévisé 19h30 du 13 mars 2021 : le reportage qui fait le récit des événements

Journal télévisé 19h30 du 13 mars 2021 : le direct d’Anne-Catherine Croufer

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