Pourquoi ces photos "mises en scène" pour illustrer l'actualité ?

Cropped Hands Adjusting Lens Of Camera [Photos d'illustration ]
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Cropped Hands Adjusting Lens Of Camera [Photos d'illustration ] - © Sven Frigger / EyeEm - Getty Images/EyeEm

J’ai demandé conseil à quelques collègues dans un premier temps. Ensuite, j’ai fait plusieurs essais. Télécharger une photo de rédaction. Trop attendu. Supprimer. Retélécharger. J’ai sondé les profondeurs de nos banques d’images traditionnelles. Parcouru mon petit dossier "images d’illustration", plutôt maigre, sur mon bureau. J’ai finalement opté pour cette image d'appareil photo, pêchée dans une banque d’images. Qu’en pensez-vous ?

Imaginez le casse-tête : illustrer un article sur l’illustration d’articles web. On va sans doute m’attendre au tournant, non ? Vous l’aurez compris : quand on écrit des articles pour le web, l’étape qui consiste à trouver la bonne illustration est souvent compliquée voire douloureuse. On vous en parlait déjà dans cet article d’Inside

Vous perdez facilement des dizaines de minutes lors de la recherche, en multipliant les entrées sur l’un de nos outils-phares : Belga Image. Un outil très riche en photos d’actualité, beaucoup moins si l’on cherche des images pouvant raconter des sujets de société, notamment liés à nos changements de vie : le confinement, le télétravail, nos vies masquées. Or, on n'a pas le choix : chaque article sur notre page web doit être illustré, sinon une photo prétexte toute bleue avec la Tour RTBF s'affiche automatiquement à la place.


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Images réelles ou images créées?

Alors, depuis plus d’un an, la RTBF s’est abonnée à Getty Image, une immense banque d’images qui propose des photos d’actualité, mais surtout des photos créatives, "fabriquées", ou mises en scène, avec des acteurs qui posent. Ce qui veut dire que, sur notre site, coexistent donc des photos prises par les journalistes de terrain, des photos d’agences de presse ou des photos de cette banque d’images américaine.

La RTBF n’est pas la seule.

Selon Pauline Zecchinon, doctorante à l’UCLouvain qui étudie ces questions d’images de presse, "cela fait longtemps que les médias ont laissé aux banques le soin de leur fournir des images. L’une des raisons, c’est sans doute le prix. Ces images-là sont peu chères, or le monde de la photographie de presse dépend de la santé financière des médias en général".

Images réelles, images créées. Dites-nous, petit exercice pratique, est-ce que pour vous la différence saute aux yeux ? Frottons-nous à quelques exemples.

D'abord, les photos ramenées du terrain, puis Belga

Alors, êtes-vous parvenus à faire le tri entre images réelles et images "mises en scène" ?

Parmi ces photos, deux viennent donc de Getty Image (la photo avec le papa qui télétravaille et celle représentant une fête). Il s'agit d'une banque d’images américaine créée au départ dans les années 90 pour les agences publicitaires. Aujourd’hui, elle est devenue l’un des premiers fournisseurs d’images pour les groupes médias.

Comment ça marche ? "C’est un outil très puissant et très bien référencé", explique Thomas Mignon, rédacteur en chef adjoint du site Info. Et c’est très vrai : une recherche rapide sur le télétravail par exemple nous offre plus de 300.000 images contre 160 résultats sur Belga.  

Sur Getty, vous pouvez même pousser la recherche plus loin, l’affiner : choisir le nombre de personnages, leur âge, leur origine, "l’échelle" de plans, le style d’image. En quelques clics, des centaines, voire des milliers de possibilités. 

Au quotidien, cela simplifie le travail des journalistes. Même si les photos "maison" vont primer. "On va privilégier les photos réalisées par les journalistes de terrain, puis les photos de l’agence Belga quand il s’agit d’une grosse actualité", explique Julie Calleeuw, éditrice au web. "Enfin, si on décline un angle autour, par exemple, du comité de concertation, pour éviter d’avoir la même photo d’Alexander De Croo sur tous les articles, on va aller pêcher sur Getty".  

Un gain de temps certain : "Avant, ça pouvait prendre une vingtaine de minutes de trouver la bonne illustration", compare Thomas. Avec Getty, en 5 minutes, on peut trouver une image qui correspond assez précisément à notre angle."

Plus de diversité dans les illustrations

Cela permet aussi de "décaler" un peu la photo avec le propos et "d'éviter de semer la confusion. Comme quand on utilise la photo d’un incendie récent pour illustrer celui qui est en train de se produire ailleurs. Ça pose problème et c’est déjà arrivé", se souvient Julie.

Cette banque d’images va du coup offrir la possibilité aux journalistes de dépasser certains clichés : choisir un homme en télétravail, qui garde un œil sur ses enfants dans le salon, plutôt qu’une femme. Mettre en avant des profils souvent moins visibles dans les médias : des personnes âgées, des personnes racisées, par exemple. Et le confinement a sans doute rendu l’outil plus incontournable encore qu’avant. 

Les banques d’images étaient jusqu’il y a peu assez caricaturales. Johanna de Tessières en sait quelque chose : cette photojournaliste a travaillé à la Libre Belgique pendant près de 20 ans, comme photographe mais aussi "picture editor". Entendez : elle était chargée de choisir les visuels pour illustrer les articles de presse. 

"La banque d’images, c’était pour moi un outil extraterrestre, tellement fake. Souvent, quand je regardais ces images, je me disais qu’elles n’offraient qu’une vision partielle de la société : tous les hommes étaient blancs et au pouvoir, les femmes à la maison ou en position subalterne. Il n’y avait pas beaucoup de minorités représentées."

L'outil que nous utilisons permet de faire évoluer les choses. Mais avec Getty, on peut aussi basculer dans l'effet inverse, dans d'autres clichés : offrir une image "policée" de notre société. 

Une photo du logo ou de la boîte aux lettres pour la Poste

Cette nouvelle "bibliothèque" d’images va aussi permettre d’éviter certains automatismes : une boîte aux lettres quand un article parle de la Poste, le logo de la police pour un fait divers, etc…

Thomas se souvient par exemple d’un article qui portait sur le procès d’un homme qui avait aidé son épouse à mourir. Le texte racontait avec beaucoup d’humanité l’histoire de ce couple, mais l’article était illustré par la photo du Palais de justice de Liège. Le texte en question ne "décollait pas". Peu de vues. Un changement de photo, avec deux mains qui se touchent, va le relancer et intéresser le public. "Les gens sont attirés par l’humain, les visages et finalement, quand on écrit des articles de fond, c’est aussi notre travail d’attirer l’intérêt de n’importe quel internaute." Avec le titre, la photo est l’une des deux portes d’entrée qu’il faut particulièrement bichonner.

Par ailleurs, ce qui a aussi beaucoup pesé dans la décision de s’abonner à cette banque d’images, ce sont les soucis d’ordre juridique qui se multipliaient à la RTBF. Avec l’arrivée du digital et le besoin d’illustrer nos articles, "nos équipes téléchargeaient des images ici et là, en croyant qu’elles étaient libres de droit et ce n’était toujours pas le cas", explique Samuel Laloux chargé de l’ergonomie du site. Ce qui nous a valu plusieurs dizaines de contentieux avec les titulaires de droits, en particulier avec ceux qui travaillent avec des logiciels de tracking de photos sur le web. 

Les plateformes et les projets sur le digital se sont multipliés, le besoin d’images aussi. Cette banque d’images y répond, en proposant aussi des photos d’une très belle qualité, vous en conviendrez peut-être. C'est en tous cas l'avis de Julie Calleeuw, qui a vu la "une" du site info de la RTBF évoluer dans la bonne direction.

Mais du coup, quelles balises pour ces images ?

Photos prises sur le terrain par des journalistes de la RTBF, par des agences de presse ou issues de banques d’images. Alors, comment fait-on la différence ?

Sur le site info de la RTBF, chaque photo est accompagnée d’une légende et est sourcée, bien souvent avec le nom du photojournaliste de l’agence Belga ou avec "Getty".

C’est tout ? "Il y a quelque temps, on indiquait dans la légende : 'photos d’illustration' mais on a un peu perdu cette habitude, je ne me l’explique pas vraiment. Je crois aussi que le public n’est pas dupe", s’interroge Thomas. Exemple avec un article qui évoque une lockdown party. "Au regard de la qualité de la photo, le public peut comprendre que le cliché n’a pas été pris pendant la fête dont on parle. Cela dit, par souci de transparence, nous devrions sans doute être plus clair avec notre public ?"

Pour certains, la confusion existe pourtant. Parce que l’image véhicule aussi de l’information, qui n'est parfois pas celle contenue dans l'article. Cela va dépendre aussi de ce que l’internaute projette sur la photo en tant que telle.

Cet internaute épingle ici par exemple un article publié sur le site RTBF.info qui parle d'une lockdown party interrompue à Saint-Gilles. L'article est illustré avec cette photo de mains qui se lèvent, dans un environnement qui ressemble à celui d'un concert ou d'une discothèque. 

"NON, une lockdown party n'est pas un concert. Assimiler la culture, le secteur musical, les discothèques, les organisateurs, les spectateurs à des inconscients qui font une fête privée en appartement ou en louant un Airbnb, ça a surtout comme conséquence de participer une nouvelle fois et à votre façon à la stigmatisation d'un secteur parmi les plus touchés alors qu'il a - LUI- mis en place des protocoles stricts pour accueillir les gens en toute sécurité mais est empêché de rouvrir depuis un an", dénonce-t-il.  

Il est vrai que c'est compliqué de cadenasser le sens d'une image. Johanna Bouquet, journaliste à la rédaction web, explique pourtant les lignes de conduite qu'elle se donne en général : "Quand j’utilise des images prétexte, j’évite d’utiliser des photos qui représentent des visages, je vais plutôt choisir des photos avec des mains, des personnages de dos". Pour éviter de projeter de l'information dans la photo d'illustration. 

L'indiquer pour éviter les quiproquos

Certains médias indiquent clairement quand ils ont recours à une image prétexte. Exemple : certains articles de nos confrères de RTL-TVI. "C'est une pratique qui s'est généralisée en télé aussi", explique Laurent Haulotte, le directeur de l'info et des sports. "Le web s'en est emparé aussi et a fait sa propre version. Cela correspond à une philosophie d'ensemble, pour ne pas tromper le téléspectateur, l'internaute. [... ] On est attentif à ce qu'il n'y ait pas d'équivoque. Cela dit, on fait parfois des erreurs aussi".  

"S’il y a une image liée à un texte, le lecteur va faire le lien entre ce qu’il voit et ce qu’il lit. Donc s’il y a un quiproquo, si le contexte de l’image n’est pas le même, il faut l’indiquer", tranche Pauline Zecchinon, doctorante à l’UCLouvain. "C’est le principe du devoir de vérité. Mais il est vrai qu’il n’y a pas de règle noir sur blanc en déontologie qui l’impose de le faire. Par contre, on doit sourcer l’image, c’est obligatoire ! Maintenant, ça dépend du contexte de l’image : si on parle d’un feu rouge ou d'une scène avec des personnages par exemple." 

Parce que l’on sous-estime peut-être le caractère polysémique d’une image. Tout le monde peut l’interpréter comme ça lui chante. De l’importance donc d’un sourçage et d’une légende précise.

En outre, le problème plus large, "c’est que l’on illustre tout sur le web. Or, il y a des sujets qui ne s’illustrent pas, ou difficilement. Il y a cette obligation d’illustrer, or toutes les rédactions n’ont pas un picture editor qui a une sensibilité à l’image et dont c’est le métier de réfléchir à comment illustrer un sujet". 

La presse écrite travaille encore souvent avec un picture editor, comme à l'Echo par exemple. Là-bas, on ne fait pas appel à Getty Image ou Shutterstock, mais on puise dans les agences de presse ou le quotidien fait appel à des photographes de presse indépendant. 

Le flux d'articles sur le web est différent aussi. A la RTBF, on met en ligne entre 80 et 100 articles par jour sur notre site info. Tous à illustrer. Et c'est un contenu accessible à tous. 

Pour Johanna de Tessières photojournaliste et ancienne "picture editor", rien ne remplacera une photo réelle : "L’image vraie va crédibiliser le propos, elle apporte quelque chose en plus du texte. Ce n’est pas juste de l’illustration. Si on illustre des violences faites aux femmes, par exemple, on va travailler l’ambiance, cela va charrier des émotions. C’est important que ces émotions-là ne soient pas fausses."


►►► Cet article n’est pas un article d’info comme les autres… Sur la page INSIDE de la rédaction, les journalistes de l’info quotidienne prennent la plume – et un peu de recul – pour dévoiler les coulisses du métier, répondre à vos questions et réfléchir, avec vous, à leurs pratiques. Plus d’information : là. Et pour vos questions sur notre traitement de l’info : c’est ici.


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