Pour ou contre l'écriture inclusive ? La question qui divise les auteur·e·s de nos articles et posts Facebook

Pour ou contre l'écriture inclusive ? La question qui divise les auteur·e·s de nos articles
7 images
Pour ou contre l'écriture inclusive ? La question qui divise les auteur·e·s de nos articles - © Tous droits réservés

Tout commence avec un statut posté sur notre page Facebook RTBF info le 19 février : "600 Flamand·e·s et 1550 Bruxellois·e·s ont reçu une invitation alors qu’il·elle·s n’étaient pas encore admissibles à la vaccination."

Ces étranges points qui coupent les mots, c’est ce qu’on appelle dans le jargon de l’écriture inclusive des "points médians". Leur but : affirmer à l’écrit qu’on parle bien ici à la fois des hommes et des femmes. Il s’agit là d’une technique parmi d’autres pour englober toute la société dans une phrase, sans faire primer un genre sur l’autre.

Ce choix n’a pas plu à Olivier qui le signale dans les commentaires. "La RTBF, est-ce que vous pourriez recommencer à écrire en français svp ? Il y a quelqu’un qui met des points au milieu des mots et c’est très dérangeant…" Un avis qui a récolté une centaine de réactions positives à ce jour.


►►► Cet article n’est pas un article d’info comme les autres : tout sur la démarche Inside de la rédaction ici


 

Que s’est-il passé ? Ce soir-là, à 22h55, Maxime Fettweis est le journaliste chargé de mettre à jour le site et la page Facebook de RTBF. be/info. Il décide de rédiger son message en utilisant le point médian. "C’était plus court à écrire que 'elles et ils', plus joli et puis l’écriture inclusive ce sont des valeurs que je partage. Comme c’était pour une accroche sur Facebook [la phrase qui accompagne l’article pour capter l’attention, NDLR], je me suis permis", justifie-t-il.
 

Ce n’est pas la première fois que des points médians surgissent sur nos réseaux sociaux et sur notre site. Autre exemple récent : à l’issue du comité de concertation du 26 février, nous avons publié sur Facebook et Instagram une image résumant les dernières mesures d’assouplissements. "Tous les métiers de contact (esthéticien·ne·s, tatoueur·euse·s, etc.) peuvent reprendre leur activité", peut-on y lire. Etant donné la place limitée disponible sur une image, c'était un moyen comme un autre d'inclure le masculin et le féminin en peu de caractères.

Il y a aussi ce titre d’octobre 2020 : "Infirmier·e·s, médecins : 'On est en colère d’avoir tant prévenu sans être entendus'."

Alors, notre rédaction a-t-elle décidé de glisser des points médians ici et là ? Pas vraiment, en tout cas pas systématiquement. "On n’a pas tranché pour dire si on allait l’utiliser ou pas. En attendant, on ne l’utilise pas", détaille Thomas Mignon, le responsable adjoint du site info.

Frédéric Gersdorff, directeur adjoint de l’Information à la RTBF, confirme : "On en parle quand ça fait l'actualité, que ce soit sur son impact ou la critique que cela engendre. Mais il n'y a pas de consigne ni de demande."

Pourtant, parfois, des points médians surgissent dans nos articles. "C’est la difficulté du site. Il y a tellement de productions et de rédacteurs dans différentes rédactions, ce qui fait que, parfois, certains se disent que ça s’y prête."

Cela veut-il dire que nous comptons systématiquement faire primer le masculin sur le féminin ? Non, un travail de fond existe dans les différents rendez-vous d’information pour féminiser ou masculiniser certaines professions. Nous vous en parlions déjà en 2019.


►►► À lire aussi : Madame "le Directeur", pourquoi ce sous-titre "sexiste" dans notre Journal télévisé ?


Quand c’est nécessaire, les journalistes ou les gestionnaires de pages sur nos réseaux sociaux utilisent aussi des "doublets complets". Comme l’explique le guide "Inclure sans exclure, les bonnes pratiques de rédaction inclusive", publié en 2020 par la Fédération Wallonie-Bruxelles, cela consiste à décliner les mots au féminin et au masculin. C’est la technique utilisée dans cet article de novembre 2020 qui débute par la phrase "des futurs infirmiers et infirmières sont en colère".

A la rédaction, écrivions-nous en 2019, le conseil est notamment de "ne pas hésiter à doubler le terme quand cela n’alourdit pas le récit".

De l’importance d’être compris

Doubler les noms communs, Adrien Demet, le social editor de la page RTBF Info, y recourt parfois aussi. "Ça me parait plus vivant comme ça. J’ai déjà mis 'les enseignants et les enseignantes'. En radio c’est ce qu’on ferait", observe-t-il. Problème : doubler les mots ou rajouter des points complique parfois un peu la lisibilité du texte.

"Une accroche doit être facile à comprendre directement. Notre cerveau n’est pas habitué au point médian. La compréhension est moins directe et on perd le côté 'easy to catch'. Surtout si on a trois éléments en écriture inclusive qui se succèdent", ajoute Adrien.

Comprendre vite le sens de la phrase… voire le comprendre tout court. C’est l’un des freins mis en avant par Anne Dister. Cette linguiste qui enseigne à l’Université Saint-Louis à Bruxelles est, avec sa consœur Marie-Louise Moreau, l’auteure du guide "Inclure sans exclure". "On voit que ce sont les populations les plus faibles qui ont du mal avec l’écrit. C’est un vrai enjeu démocratique d’avoir des textes faciles à lire et compréhensibles", nous explique-t-elle.

Réfléchir aux tournures de phrases et à la féminisation

Où s'arrêter dans l'utilisation des doublets ? Et faut-il en faire systématiquement ? Anne Dister nuance : "L’écriture inclusive se base sur des présupposés qui sont faux, à savoir que le masculin invisibilise. C’est faux. Qui pense, quand on dit 'un passage pour piétons', que les femmes ne peuvent pas traverser ? C’est l’économie de la langue."

"S’il y a un enjeu, c’est celui d’un français qui est appropriable, accessible et convivial. Un écrit qui ne se complique pas", poursuit celle qui est "pour une réforme de l’orthographe beaucoup plus profonde que ce qu’on a".

Si l’utilisation de l’écriture inclusive et son point médian ne s’imposent pas au sein de notre rédaction, c’est en partie pour ça. "C’est difficile pour une partie de notre public de lire beaucoup, d’avoir une bonne orthographe. Si on vient en plus brouiller les pistes avec ce type d’écriture, je ne suis pas pour. Je trouve que ce n’est pas dans notre mission. On peut atteindre le même objectif d’inclusion en faisant d’autres tournures de phrases ou en mettant les professions au féminin quand c’est nécessaire", poursuit Thomas Mignon.

C’est d’ailleurs l’un des principes écrit dans le contrat de gestion de la RTBF. Celle-ci "se veut accessible en s’adressant à tous les publics". Frédéric Gersdorff insiste là-dessus : "On veille à la bonne utilisation de la langue, à son accessibilité pour tous nos public, et aux règles d'usage."

Un problème pour les dyslexiques

L’écriture inclusive est en effet loin de plaire à ceux qui ont des difficultés avec le français écrit. En témoigne ce cri du cœur de l’auteur et humoriste Thomas Gunzig sur Twitter le 2 mars dernier : "En ma qualité de dyslexique, je propose à l’écriture inclusive de bien aller se faire foutre. Je milite pour l’écriture du 'à vue de nez, je crois que ça s’écrit comme ça on verra bien'."

Sur Twitter, une autre internaute est du même avis. "Quand toi, gros malin que tu es, tu utilises l’écriture 'inclusive' pour te la jouer progressiste Woke [terme qui désigne un état d’esprit militant pour la protection des minorités, NDLR] à la noix….tu mets en difficulté : les malvoyants qui utilisent la synthèse vocale et les lecteurs d’écran et les personnes souffrant de DYS."

Etienne de Montety, écrivain et rédacteur en chef du "Figaro littéraire" interrogé récemment par La Libre Belgique, va dans ce sens : "Ce qui m’embarrasse avec l’écriture inclusive, c’est son militantisme, ses injonctions moralisatrices pour imposer une technique peu naturelle, peu poétique et peu pratique. Je me mets à la place des élèves pour lesquels l’apprentissage du français est déjà complexe. Depuis des décennies, certains souhaitent simplifier la langue, réviser l’accentuation, l’accord du participe passé. On assiste ici à un mouvement inverse au nom d’une théorie discutable qui contrevient à l’intelligence profonde du français."

Ce à quoi Laurence Rosier, professeure de linguistique à l’ULB, répond, toujours dans La Libre : "Il y a une dimension symbolique forte dans le langage inclusif, et même une dimension de combat social. Et c’est légitime. Regardez dans d’autres thématiques : selon que vous utilisez certains termes – migrants, réfugiés, flux migratoires par exemple –, vous humanisez ou déshumanisez les personnes, vous donnez à voir la réalité avec des lunettes particulières."

Parfois, c’est un choix assumé

Au sein de la rédaction info, l’équipe de Vews tente de se démarquer sur ce point. Si tous les posts Facebook ou les vidéos postées par Vews ne sont pas rédigés selon les principes de l’écriture inclusive, il y a une volonté d’y arriver plus systématiquement. Objectif avoué : se démarquer des médias et émissions plus traditionnels en favorisant l’inclusion de tous les publics. Selon Julien Vlassenbroeck, éditeur chez Vews, "on essaye de prendre en compte ces revendications et ce message. Mais on n’est pas radicaux pour autant".

Le débat entourant l’écriture inclusive est parfois agité sur les réseaux sociaux. C’est ce que note Nicolas Koussa, le social editor de la page Vews. Il évoque un échange animé dans les commentaires d’une vidéo… au point que le sujet évoqué au départ dans le reportage a été éclipsé par ce débat grammatical.

Malgré tout, chaque fois qu’il en a l’occasion, Nicolas prend en compte certains principes de l’écriture inclusive. Il pointe le côté pratique d’un mot comme "celleux" qui inclut en une fois "celles et ceux". "C’est plus court, on gagne deux mots pour la phrase. L’écriture inclusive peut apporter des raccourcis bien utiles sur les réseaux sociaux."

Pour les journalistes aussi, ce type d’écriture est un défi. Car l’écriture inclusive a ses codes qu’il faut pouvoir respecter. Par exemple, d’un point de vue graphique, le point médian "·" (qu’on appelle aussi "point milieu") n’est pas le même point que celui qui ponctue les phrases.

Sans oublier que, pour utiliser le point médian correctement ou pour reformuler ses phrases en amont, il faut bien connaître les subtilités de la langue. De quoi générer des erreurs grammaticales ou des incompréhensions. Déjà que "ce n’est pas nécessairement très facile d’écrire pour bien dire sa pensée", sourit Anne Dister.

La linguiste évoque alors ce moment où, sur les antennes de la RTBF, elle a entendu un "les locataires et les locatrices" alors que "locataires" aurait amplement suffi pour les deux genres.

Un sujet polémique à la Radio Télévision Suisse

Dans les médias étrangers aussi cette question fait débat. En témoigne cette récente polémique à la Radio Télévision Suisse (RTS). Une vidéo pédagogique pour encourager les journalistes à utiliser "le langage épicène" (une autre façon de désigner cette volonté de prendre en compte masculin et féminin en une fois) a fâché les employés du service public. Ce clip, publié le 10 février dernier et à découvrir ci-dessous, est apparu dans un contexte tendu, après des accusations de harcèlement sexuel visant le présentateur Darius Rochebin.

"Depuis les révélations dans la presse des problèmes de harcèlement sexuel à la RTS, on a l’impression que la direction veut montrer qu’elle réagit en faveur des femmes. Mais on peut être un énorme macho et utiliser le langage épicène à l’écran. Cela ressemble à un enfumage qui essaie de faire oublier la gravité des enquêtes en cours et l’égalité des salaires et des traitements", fustige une employée de la RTS citée par La Tribune de Genève.

Malgré ce débat, la RTS compte bien mettre en place progressivement le langage épicène sur ses antennes. "Toute personne doit se sentir incluse dans notre propos. C’est une marque de respect vis-à-vis des personnes qui ne se sentent pas intégrées par l’emploi exclusif du masculin. Nous misons sur la créativité et l’habileté de nos collègues", glisse-t-on du côté de la chaîne publique suisse.

D’autres articles Inside qui parlent de langue, vocabulaire, grammaire et orthographe :


►►► Cet article n’est pas un article d’info comme les autres… Sur la page INSIDE de la rédaction, les journalistes de l’info quotidienne prennent la plume – et un peu de recul – pour dévoiler les coulisses du métier, répondre à vos questions et réfléchir, avec vous, à leurs pratiques. Plus d’information : . Et pour vos questions sur notre traitement de l’info : c’est ici.


Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK