Paul Van Tigchelt, patron de l'Ocam : "L'inquiétude liée à l'extrémisme de droite est réelle"

L’activisme de groupes radicaux et d’individus inspirés par l’extrême droite suscite des inquiétudes en Belgique. C’est le patron de l’OCAM, l’Organe de coordination et d’analyse de la menace, qui le déclare. Paul Van Tigchelt a accordé une interview à l’équipe d’#Investigation en marge d’une enquête réalisée sur l’influence de l’extrême droite en Flandre.

"Depuis quelques années, on constate une montée en puissance des groupements de personnes extrémistes de droite, pas seulement dans le monde virtuel. Mais aussi dans le monde réel. […] L’inquiétude est réelle." Cette hausse est présente dans tout le monde occidental et la Belgique ne fait visiblement pas exception.


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De quel risque parle-t-on exactement ? Plusieurs attentats inspirés par l’extrême droite radicale ont été commis ces dernières années à l’étranger. Le dernier en date a eu lieu en Allemagne, à Hanau. Un homme a ouvert le feu sur des bars à chicha. L’attaque a fait neuf morts. La Belgique est-elle aussi susceptible de vivre ce type d’attentat sur son territoire ? L’OCAM prend en tout cas la menace très au sérieux.

Des signes de radicalisation visibles au niveau local

La résurgence de cet activisme radical de droite est observée depuis plusieurs années. Les premiers signes de cette radicalisation sont apparus fin 2015, au moment de la crise migratoire. Elle s’est poursuivie avec la vague d’attentats terroristes au cours des années suivantes. Mais le phénomène est sans doute enraciné depuis la crise bancaire. Aujourd’hui, les actions de groupuscules radicaux suscitent des interrogations dans différentes zones de police, notamment dans le Limbourg.

"Certains groupes, comme le Voorpost flirtent avec la légalité et savent bien ce qu’ils font ", entend-on pendant une réunion d’une cellule de sécurité intégrée locale organisée par le Bourgmestre de Genk. Ces cellules rassemblent les bourgmestres, les services sociaux et la police d’une même région. Elles ont été mises en place après les attentats du 22 mars 2016.

Cartographier les zones d’action

L’objectif de ces réunions est de cartographier les risques de radicalisme au niveau local. Au départ, dans la foulée des attentats djihadistes, ces réunions ne traitaient quasiment que de radicalisme religieux.

Désormais dans cette zone de police du Limbourg, on évoque donc aussi, par exemple, la présence du Voorpost, ce groupe d’activistes présent dans toutes les manifestations flamingantes depuis plus de 40 ans. Plusieurs de ses membres militent aussi au Vlaams Belang. Ils sont très actifs depuis quelques mois, lorsqu’il s’agit de dénoncer l’installation de nouveaux centres d’asile en Flandre, par exemple.

En tant qu’officière d’information dans cette zone limbourgeoise, la policière Sophie Lever suit ces groupes d’activistes avec attention. Jusqu’ici, leurs actions ne présentent pas directement de risques. "En soi, la liberté d’expression est d’application", nous explique l’officière. "Cela ne débouche pas d’office vers de la violence."

Toutefois, la police se réfère au passé et estime que ce genre de mouvement a déjà mené à des manifestations plus musclées. "Nous suivons cela de près pour avoir une vision complète du phénomène et éviter que ce pas ne soit franchi. Quand on regarde ce qui se passe à l’étranger, certains de ces groupes ont glissé vers la violence et on ne peut certainement pas exclure ce risque."

Des individus radicalisés derrière leur écran

Paul Van Tigchelt ne dit pas autre chose : " La détection précoce de ce phénomène est cruciale ". Le risque majeur proviendrait d’individus radicalisés derrière leur écran, selon l’analyse de Paul Van Tigchelt. " Ce qu’on craint, c’est qu’un cas isolé se laisse inspirer par cette idéologie de l’extrémisme de droite pour faire des victimes." Le risque ne proviendrait donc pas directement de groupements organisés ou de l’extrême droite politique.

Le Vlaams Belang, comme la majorité des partis d’extrême droite en Europe, s’inscrit d’ailleurs dans une logique de démocratie parlementaire. L’idée est donc de prendre le pouvoir en suivant les règles démocratiques. Ces partis tentent la plupart du temps d’établir une frontière avec des mouvements plus radicaux appelant à la violence. Et le Vlaams Belang a souvent condamné les violences extrémistes radicales de droite ou les attentats survenus à l’étranger.

Vlaams Belang, le tremplin pour l’extrême-droite ?

Le lien entre la montée d’une extrême droite politique et la montée de ce radicalisme violent n’est pas clairement établi. Il pourrait bien s’agir de deux symptômes différents d’un même mal occidental.


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Selon l’analyse de sources proches des services de renseignement qui préfèrent garder l’anonymat, la montée en puissance d’un parti comme le Vlaams Belang produit deux types d’effets sur ces menaces de violences. D’une part, l’expression d’idées radicales sur la réduction de l’immigration, par exemple, par un parti politique reconnu et élu peut canaliser ce genre de violence. Il s’agirait d’une façon de rendre ce sentiment public, de façon institutionnalisée, avant qu’il ne dégénère en violence.

D’autre part, la montée de ces partis sert de mégaphone et de voie de normalisation de ces idées radicales. La diffusion d’idées radicales liberticides ou anti-immigrés s’en voit facilitée, avec des formules parfois très dures utilisées par des élus. Ce déferlement pourrait donc aussi servir de carburant à ces violences dans le sens ou certains individus pourraient se sentir légitimé dans l’usage de la violence.

Des idées radicales largement diffusées

En Belgique, les partis d’extrême droite reconnus, comme le Vlaams Belang, ne sont pas suivis par les services de sécurité du pays. Mais le Vlaams Belang embrasse et diffuse des théories qui ont été utilisées par certains terroristes d’extrême droite lors de leur passage à l’acte.

La théorie du "Grand Remplacement"

Le patron de l’Ocam évoque la théorie du "Grand Remplacement " brandie notamment par l’auteur de l’attentat de Christchurch en Nouvelle-Zélande. "Cette idéologie est omniprésente ici et est en train de devenir de plus en plus acceptée par le grand public ". Cette théorie non scientifique suggère que les populations occidentales sont remplacées à dessein par des populations immigrées, avec la complicité des élites politiques.


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Or, le président du Vlaams Belang évoque cette théorie dans l’un de ses livres. Tom Van Grieken a également donné l’autorisation au député Dries Van Langenhove, de participer à un rassemblement d’extrême droite en présence de Renaud Camus, l’auteur de cette théorie. Cette rencontre devait avoir lieu aux Etats-Unis, fin mai. Elle a été annulée en raison de la crise sanitaire. Mais le concept de " Grand Remplacement " a aussi été mentionné par un candidat à la présidence du CD&V à la fin de l’année dernière. Cette théorie servant de base idéologique à des terroristes est donc bel et bien en voie de normalisation et circule largement sur les réseaux sociaux.

Une trentaine d’extrémistes de droite sont repris sur les listes de l’OCAM

Selon une réponse du ministre de l’Intérieur, 2848 personnes sont reprises dans les banques de données de la police pour leur appartenance à la mouvance d’extrême droite radicale. Ces personnes sont reprises sur cette liste de la police dès qu’elles présentent un risque de troubler l’ordre public.

La liste de l’OCAM est bien plus restrictive. "Il faut une parole extrémiste liée à la violence", explique Paul Van Tigchelt. "Si on fait un mélange de ces deux critères, on a maintenant une trentaine de personnes reprises dans la banque de donnée de l’OCAM avec un profil extrémiste de droite qui pourrait être dangereux pour notre société.

La Wallonie n’est pas immunisée

Paul Van Tigchelt précise que la majorité de ces profils dangereux viennent de Flandre. Mais la montée de l’extrême droite radicale ne s’arrête pas à la frontière linguistique pour autant. "Il faut être très clair. L’extrémisme de droite est aussi en train de monter en puissance en Wallonie. Il y a une certaine virulence sur les médias sociaux en Wallonie. Elle n’est pas immunisée contre cette idéologie."

L'enquête complète de #Investigation