Non, il ne faut pas de carte de parti pour devenir journaliste à la RTBF

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C’est une critique récurrente qui nous revient depuis des années. Pour devenir journaliste à la RTBF, il faudrait avoir une carte de parti et notre information serait orientée en fonction des pressions diverses et variées auxquelles nous serions soumis, notamment celles d’un Conseil d’administration politisé.

Cette semaine sur la page Facebook de notre collègue Arnaud Ruyssen, Ivan A. trouvait important de " constater que le conseil d'administration de la RTBF est composé de politiciens du MR, PS, CDH et Ecolo... ".

Et Sébastien N. surenchérissait : " Les journalistes de la RTBF Info sont encartés, ceci est factuel, la RTBF est particratisée... La plupart des actualités ne sont en fait que des tribunes offertes aux membres du gouvernement et il faut attendre le samedi pour avoir une pseudo critique journalistique d'une partie de la propagande servie durant la semaine! "

Alors les journalistes doivent-ils avoir une carte de parti ? Est-ce si " factuel " que cela ?

La réponse est non. Pour devenir journaliste à la RTBF, il faut passer un examen de recrutement qui a lieu régulièrement- les derniers datent de 2018 – 2015 – 2012 – 2008 – 2005. Plusieurs centaines de candidats passent différentes épreuves éliminatoires avant d’être entendus par un jury. La Société des Journalistes assiste à l’entretien pour garantir un traitement équitable des candidats.

Autre " fait " allégué: la RTBF serait particratisée.

Pour affirmer cela, l’internaute fait référence à un article de La Libre de 2001 où l’on pouvait lire que malgré le changement de statut de la RTBF en entreprise publique autonome en 1997, " Le politique a conservé ses vieux réflexes consistant à `placer´, aux postes stratégiques de la RTBF (la fameuse `hiérarchie´), des hommes ou femmes sur lesquels les états-majors des partis ont prise. Et tant pis, le cas échéant, pour la compétence des personnes placées... ".

Cet article date de 2001, et de l’eau a manifestement coulé sous les ponts depuis lors. " Depuis un peu moins de vingt ans, il y a une vraie dépolitisation, nous explique Jean-Jacques Jespers, professeur de journalisme à l’ULB. Au niveau des journalistes il y a une dépolitisation totale. Auparavant il y avait un étiquetage des journalistes qui n’existe plus aujourd’hui. Et au niveau des postes à responsabilités ce sont des mandats qui sont accordés sur base de projets et par des jurys indépendants ". Voilà donc une petite révolution qui a commencé en 1993. A l’époque, la clé D’hondt s’appliquait aussi à la hiérarchie. " Jusque-là, il existait une loi qui s’appelait le Pacte culturel, détaille Simon-Pierre De Coster, responsable du service juridique à la RTBF, qui prévoyait une représentation proportionnelle au poids des partis politiques dans la hiérarchie. Mais ça a été annulé par la Cour Constitutionnelle, il n’y a plus de pondération politique des membres de la hiérarchie. D’ailleurs, quand on désigne un membre de la hiérarchie, les jurys sont composés de membres externes à la RTBF dont des membres du secteur privé et des personnes venant de l’étranger ".

Le Conseil d’administration politisé, une garantie démocratique ! 

" Le seul niveau où il y a vraiment un équilibre politique, poursuit Jean-Jacques Jespers, c’est au niveau du conseil d’administration. Et là, c’est le décret qui prévoit que le CA est composé au pro rata des groupes parlementaires reconnus. Moi je trouve que c’est plutôt une garantie démocratique qu’il soit le gardien de l’équilibre entre la représentation des différents groupes démocratiques ".

Le Conseil d’administration est composé de treize administrateurs choisis par le parlement en fonction du poids politique des partis à la Fédération Wallonie Bruxelles. " Il est composé de manière pluraliste, explique Simon-Pierre Decoster. La clé D’hondt répartit les sièges des 13 administrateurs en fonction des partis qui ont le plus de poids au parlement de la Communauté française. Pour l’instant Ecolo, Défi et le PTB n’ont pas de siège parce qu’ils n’avaient pas assez de poids aux dernières élections. Une dernière précision : le décret interdit à un parti non-démocratique d’avoir un administrateur à la RTBF ".

Le saviez-vous ? vous pourriez être candidat pour siéger au conseil d’administration de la RTBF

" N’importe qui peut se porter candidat. Mais il n’y a jamais personne qui le fait ". Encore faudrait-il que ce candidat soit soutenu par groupe politique au Parlement pour être désigné et un ancien représentant du CA de la RTBF nous glisse que ce serait peu probable. Mais c’est toujours bon à savoir.

Mais quelles sont donc les prérogatives de ce Conseil d’administration ?

" En matière de contenu des programmes, précise encore Simon-Pierre Decoster, il adopte la grille des programmes proposée par les directeurs de la télé et de la radio. Il est le garant de la légalité de nos contenus mais ne peut jamais se mêler du contenu éditorial des programmes. Il n’a aucun droit d’imposer tel sujet ou tel autre dans un journal parlé. Un administrateur qui ferait pression commettrait une faute grave qui pourrait provoquer sa révocation ".

Voilà pour la théorie, mais est-elle bien respectée, cette théorie ?

J’ai questionné des collègues journalistes âgés de 25 à 55 ans pour avoir leur ressenti. Tous tiennent le même discours : " Jamais ils n’ont senti une pression du Conseil d’administration par rapport à leur travail".

Bertrand Henne a été responsable de l’interview politique de Matin Pemière pendant huit ans. Jamais, nous dit-il, il n’a ressenti la moindre pression de ce genre.

" Peut-être parce que le CA est pluraliste. Il y a donc une protection naturelle, puisque si une décision favorisait un parti plutôt qu’un autre, les autres réagiraient. Et puis le CA ne se mêle pas de notre quotidien. Le seul moment où il y a déjà eu des tensions, des discussions, c’est quand on établit le dispositif électoral, à l’approche des élections. On a déjà eu des contacts plus compliqués sur la présence des petits partis dans nos programmes électoraux, mais aujourd’hui ces petits partis sont beaucoup plus présents dans nos programmes pré-électoraux ".

Bernadette Wynants (Ecolo), ancienne présidente du Conseil d’administration de la RTBF de 2009 à 2014 a le même sentiment. " Il existe des moments de tension au moment de l’adoption du dispositif électoral, confirme-t-elle, entre le CA et les journalistes. Les journalistes exigeaient une ouverture aux petits partis, mais il y avait des réticences au CA. Il y a eu de grandes avancées sur ce sujet ces dernières années ". Quant aux pressions que certains administrateurs auraient pu jouer ? " Non, je n’ai pas assisté à des interventions de membres du CA dans le cadre de l’info. Je me souviens plutôt d’une vigilance forte du directeur de l’information Jean-Pierre Jaqcmin et de la Société des journalistes par rapport à la liberté d’informer ".  

Les pressions politiques viennent d'ailleurs

Pas d’angélisme toutefois. Les pressions politiques existent mais s'exercent via d'autres canaux. Elles sont même bien plus fortes qu’auparavant. " Elles augmentent ces dernières années, décrit Bertrand Henne, mais c’est le cas dans tous les médias. Le monde politique est de plus en plus interventionniste. Depuis trois ou quatre ans, je vois vraiment une évolution forte. D’après ce que me disent mes confrères de la presse écrite, ils subissent des pressions encore plus dures, mais ils y résistent de manière générale. Je crois qu’à la RTBF, le fait d’avoir un CA pluraliste nous protège justement un peu de tout cela. Car on le sait, les politiques se plaignent auprès du Conseil d’administration ou de l’administrateur général. Ils s’en vantent d’ailleurs. Mais ce n’est jamais redescendu vers moi. Jamais". 

Le journaliste doit fournir une information objective, indépendante et reflétant le pluralisme de la société 

Pour le juriste de la RTBF Simon-Pierre Decoster, le journaliste est protégé des pressions politiques par le règlement d’ordre intérieur relatif au traitement de l’information et à la déontologie du personnel. " Il stipule que l’information doit être objective, indépendante et le reflet du pluralisme des différents courants de la société. Par ailleurs, si un journaliste est l’objet de pressions, il doit en référer à son directeur de l’information ".

Voilà -une fois de plus- pour la théorie, mais qu’en est-il en pratique ?

Notre collègue Myriam Baele a vécu une situation de ce type. Elle venait de débuter dans le métier, et avait réalisé une interview incisive d’un homme politique sur son cumul de mandats. " On m’avait prévenue qu’il pouvait être méchant. Pendant l’interview, il s’est montré très intimidant. Et en rentrant à la rédaction, mes collègues m’ont dit d’en parler à ma hiérarchie. J’ai donc expliqué la situation à ma rédactrice en chef de l’époque. Et il m’est revenu par la suite que l’élu en question avait en effet appelé pour insinuer que j’avais mené l’interview n’importe comment. Et ma cheffe de rédaction m’a protégée. Jusqu’ici j’ai toujours bénéficié d’une protection efficace contre ces coups de fil de l’extérieur pour pouvoir faire mon travail en toute indépendance, liberté, et sans aucune conséquence ni pour ma carrière, ni sur les sujets que j’ai produits ". 

Alors comment expliquer ces critiques nombreuses et récurrentes sur l’impact des pressions politiques sur notre information ?

Pour Jean-Jacques Jespers, " les gens sont toujours prompts à juger parce qu’ils ont entendu des choses qui leur déplaisent. Quand on n’entend pas uniquement ce qu’il nous plaît, on a l’impression que c’est l’autre qui a la parole". Et de conclure: "C’est quasi impossible qu’un courant politique monopolise la parole sur un service public qui est par définition pluraliste".

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