Maduro-Guaido au Venezuela : la rédaction roule-t-elle pour un camp?

Maduro-Guaido au Venezuela : pour quel camp roule la rédaction?
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Maduro-Guaido au Venezuela : pour quel camp roule la rédaction? - © Tous droits réservés

Le Venezuela, on en parle sur nos antennes, dans nos journaux parlés et dans le journal télévisé. Sur le web. Et le traitement de l’actualité sur le Venezuela par la rédaction vous fait souvent réagir. Pointée du doigt régulièrement : la " partialité " de notre correspondant (lire ici). Ou encore " le silence de certaines manifestations " organisées par le pouvoir, comparé à " l’imposante place accordée aux manifestations anti-Maduro ". 

Quelques commentaires reçus sur notre page RTBF Info :

La rédaction roule-t-elle vraiment pour l'un des deux camps au Venezuela ? Pourquoi cette actualité cristallise autant de tensions et de commentaires quand on en parle ? Et il est vrai que ces derniers mois, l’actualité au Venezuela a rebondi, avec deux personnalités qui se disputent désormais le pouvoir. Nicolas Maduro a été élu en 2018 pour un deuxième mandat lors d’une élection controversée. Juan Guaido, le président de l’Assemblée nationale, s’est lui auto-proclamé président en janvier dernier. Et c’est ce bras de fer entre ces deux camps que l’on suit plus particulièrement dans nos journaux en ce moment. Les coupures d’électricité aussi, l’inflation qui explose dans le pays. Ou encore la situation humanitaire très inquiétante.

Ici, un reportage du Journal Télévisé sur les coupures d’électricité en mars dernier à Caracas :

Que dit-on sur nos antennes ?

En radio, le Venezuela est abordé dans les reportages de notre correspondant Benjamin Delille. Il est arrivé en septembre dernier à Caracas, après de longs mois d’attente : le visa est compliqué à décrocher. Comme il nous l’explique dans cet article, il couvre systématiquement les deux manifestations pro et anti-Maduro. Mais très souvent, les rédactions pour lesquelles il travaille n’ont pas forcément la place pour deux reportages. Et comme ces derniers temps, c’est souvent l’opposition qui fait l’actualité, c’est cet "angle-là" qui est prioritaire.

Comment la rédaction explique-t-elle ce choix ?

" C’est vrai ", explique Nicolas Willems, le chef de la rédaction internationale, " mais sous l'impulsion de Diane Burghelle-Vernet qui présente les journaux du soir sur la Première, on a fait des demandes plus spécifiques à Benjamin sur le camp Maduro". Pour Diane, "cela manquait un peu de finesse sur notre antenne. Maduro continue à être soutenu par une grande partie de la population et on sait très bien aussi que l'opposition n'est pas un bloc, monolithique. On a voulu apporter des nuances".  

Par ailleurs, ces reportages s'inscrivent dans une couverture globale. "Il y a les sujets de notre correspondant, qui raconte ce qu’il voit sur place", explique Nicolas Willems, "et puis on tente de prendre du recul aussi avec des chercheurs, issus des universités. On a aussi montré des points de vue différents, parfois très clivants, comme par exemple celui de l’ancien président équatorien Rafael Correa dans Matin Première, qui soutient ouvertement le président Maduro ".

On a aussi entendu sur nos antennes Maurice Lemoine, l’ancien rédacteur en chef du Monde diplomatique, spécialiste de l’Amérique latine, qui défend la ligne de Nicolas Maduro, mais aussi l’ambassadrice du Venezuela ici en Belgique, " un militant chaviste, un autre militant revenu du chavisme et totalement déçu ", énumère encore Wahoub Fayoumi, journaliste de la rédaction internationale. " On essaie de multiplier les points de vue pour montrer la mosaïque, la complexité de la situation. Et surtout, ne pas porter de jugement. On multiplie les lectures aussi, on se nourrit des différents points de vue pour se faire une synthèse ". Le défi, c’est évidemment d’essayer de rendre compte de cette situation complexe dans des formats très courts, 1 minute 15, parfois un peu plus long dans des fenêtres de "développement" comme dans Soir Première. 

La guerre des images 

Pour la couverture en télé, la rédaction est tributaire des images que nous envoient les différentes agences de presse. Et derrière cette crise qui dure, c’est aussi une guerre des images qui se joue. Nicolas Willems décrypte : L’opposition a trouvé son porte-parole, Juan Guaido, qui passe bien à la télé et ça joue aussi. Dans les médias occidentaux et dans les autres aussi d’ailleurs, avoir une personnalité qui incarne un mouvement, une position permet de gagner de gagner la guerre des images. Quand on voit Guaido en bras de chemise avec un enfant dans les bras, c’est dynamique. De l’autre côté, les images du pouvoir reprennent Nicolas Maduro avec son treillis militaire et des images datant d’il y a 20 ans. Dans l’œil du spectateur, il y a déjà une inégalité ".

 On essaie de faire du 50/50 dans nos reportages 

" Les images de Maduro, c’est souvent très ‘institutionnel’, ce n’est pas très bien cadré. Avec un bandeau qui défile en bas de l’image ", corrobore Esmeralda Labye, journaliste à la rédaction internationale. " C’est vrai aussi que l’on voit plus d’images du camp de l’opposition. On essaie tout de même de faire du 50/50 dans nos reportages, d’entendre les deux points de vue ".

Une couverture ponctuelle, événementielle

Pour Jean-Paul Marthoz, journaliste qui a couvert pendant des années l’actualité de l’Amérique latine, cette impression d’une position anti-Maduro dans les médias occidentaux est plutôt liée à la couverture ponctuelle de l’actualité vénézuélienne par les médias occidentaux : " Dans les années 80, il y avait une permanence de la couverture, on parlait de la situation dans certains pays alors qu’entre guillemets, ‘il ne s’y passait rien’. La couverture était moins événementielle et permettait donc aux journalistes d’avoir une connaissance plus approfondie de la situation du pays. Alors qu'aujourd’hui, on a l’impression que l’on passe d’une actualité de crise à une autre : le départ des Vénézuéliens, la question de l’aide humanitaire, les pannes de courant. Et donc on a l’impression que l’on parle d'événements assez dissociés de la situation générale du pays ".

" C’est plutôt la routine journalistique qui est mise en cause " 

Pour Jean-Paul Marthoz, cela peut donner l’impression que la presse internationale est au service de l’opposition " alors qu’en fait c’est plutôt sa routine journalistique qui est mise en cause. La presse n’est pas alignée sur l’opposition. Mais comme elle réagit sur le Venezuela comme sur d’autres dossiers, avec cette couverture événementielle et que c’est l’opposition qui crée souvent l’évènement, il y a ce biais ".

Très peu de correspondants 

Ce qui peut aussi poser question, c’est aussi le petit nombre de correspondants sur place. Benjamin Delille travaille pour une brochette de médias francophones : France 24, RFI, France info, la RTBF. Il préférerait avoir d’autres collègues, parce que c’est une lourde responsabilité. Mais on est dans un conflit de basse intensité. " Malheureusement très souvent dans les médias, l’Amérique latine n’est pas une priorité, la situation au Venezuela n’est pas arrivée encore à un point d’incandescence telle que toute la presse va s’y rendre pour voir ce qui s’y passe ", estime Jean-Paul Marthoz. " On est dans une tension mais pas encore dans un basculement qui justifierait qu’on y envoie des correspondants pour traiter ce qui serait un conflit ouvert ".

La rédaction internationale a tenté plusieurs fois de demander un visa pour se rendre au Venezuela mais sans jamais y parvenir. Récemment, l'ambassade a repris contact avec la rédaction et semblait plus ouverte. 

Reste que pour ceux qui sont sur place, la cadence est infernale. Maria Isabel Sanchez, chef de bureau à l’AFP, vient de quitter le pays, après 4 années très intenses. Elle raconte dans ce " Making Of de l’AFP ",  son quotidien, la fatigue, la violence, les conditions de travail, avec les coupures d’électricité notamment.

" Le Venezuela a été mon plus grand défi professionnel et personnel "

Elle y raconte aussi la coexistence de deux lectures sur le pays : Chaque fois que j’ai quitté le pays, sans exception, on m’a posé des questions à son sujet : s'il était vrai qu'il n'y avait rien à manger, si les gens soutenaient Maduro ou l'opposition, s'il allait y avoir un coup d'État ou une invasion, si je savais comment ça se terminerait. Sûrement épuisée, j'ai souvent pensé que, peu importe tout ce qu'on pourrait écrire sur ce pays, ce ne serait jamais assez ou bien que personne ne le comprendrait. J'ai aussi pensé que tout le monde finit par lire... ce qu'il veut croire " […]Le Venezuela a été sans aucun doute mon plus grand défi professionnel et personnel : pour le comprendre, l'expliquer et, en même temps, y survivre ".

Au Venezuela, une actualité et deux paires de lunettes

Et c’est vrai qu’avec une seule même actualité, deux opinions publiques s’opposent. Cela dépend des " lunettes " que l’on porte ici comme là-bas. Franck Gaudichaud, maître de conférences à l’Université de Grenoble Alpes, spécialiste de l’Amérique latine détaille : " Aujourd’hui, on constate qu’il y a deux paires de lunettes : un axe qui va dénoncer l’autoritarisme de Nicolas Maduro, un régime de plus en plus ouvertement répressif, souligne la responsabilité évidente de Nicolas Maduro dans les pénuries, sans toujours les mettre en relation avec des facteurs externes, comme les Etats-Unis. Et l’autre, pro-Maduro, qui va au travers des réseaux sociaux ou de la presse militante, mettre toute la focale sur la responsabilité des Etats-Unis, en niant la gestion autoritaire de Maduro ".

" Il y a une vraie guerre médiatique et idéologique " 

Selon les médias vénézuéliens que l’on suit, " il y a cette bipolarité, cette guerre de l’information qui fait que parfois on a l’impression d’être schizophrène selon le média que l’on va lire ", poursuit le spécialiste. Exemple : CNN pour la voie anti-Maduro, Télésur pour la voie maduriste. " Il y a une vraie guerre médiatique et idéologique, ce sont des grands médias qui ont une ligne éditoriale très forte et qui tendent à évacuer tout ce qui sort de leur zone de confort idéologique. Si on regarde Télésur, on a l’impression que les seuls responsables de la crise sont les Etats-Unis et "l'empire". C’est quasiment un miroir inversé de l’information sur CNN ".  

La vérité est beaucoup plus complexe : " On ne peut pas avoir une telle lecture binaire. Il y a effectivement une responsabilité centrale du pouvoir en place, une dérive autoritaire et la corruption est galopante tout comme la militarisation de la vie politique. Mais les sanctions américaines aggravent profondément cette situation. Les Etats-Unis ont menacé à plusieurs reprises le Venezuela dans sa souveraineté de manière totalement illégale au regard du droit international […] Ce qui est certain, c’est que la presse francophone n’a pas mesuré à quel point pour les Latino-Américains, le rôle d'ingérence avec les Etats-Unis est centrale dans leur histoire, dramatique même ".

" Cela dure depuis l’apparition de Chavez sur la scène politique " 

Dans tous les cas, cette bataille médiatique sur la question du Venezuela n’est pas nouvelle, conclut Franck Gaudichaud. " Cette polarisation dure depuis l’apparition de Chavez sur la scène politique. On le voit au niveau international, comme au niveau local. Et cela s’est empiré depuis l’auto-proclamation de Guaido et la division du monde entre l’Union européenne, les Etats-Unis et les pays latino-américains qui ont soutenu Guaido et de l’autre côté, la Chine et la Russie et Cuba notamment qui reconnaissent toujours Maduro comme président légitime ".

Résultat : tous ceux qui s’expriment à un moment donné sur le Venezuela, dans les médias, notamment des chercheurs, sont soumis à une certaine pression via les réseaux sociaux. Les critiques vont de toutes parts : ceux qui disent que l’on n’a pas assez dénoncé l’autoritarisme de Maduro. D’autres que l’on a complètement laissé de côté "l’empire qui attaque la souveraineté vénézuélienne".

On demande au journaliste de prouver qu'il appartient à un camp 

Et de manière générale, en Amérique latine, il est vrai que la polarisation marque très fortement la couverture journalistique. Quand Jean-Paul Marthoz était jeune journaliste, il y avait ce débat autour de Cuba: "Est-ce que c'était le paradis tropical comme le décrivait un certain nombre de personnes et un certain nombre de journalistes ou était-ce l'enfer communiste que décrivait les opposants du régime? On nous demandait pratiquement de choisir notre camp. Il y avait un fort activisme de deux camps pour essayer d'influencer la couverture journalistique. C'est très difficile d'échapper à ces pressions. Aujourd'hui, quand l'on tweete sur la situation au Venezuela, on reçoit des réactions extrêmement polarisées. On demande au journaliste d'être non pas quelqu'un qui analyse de manière autonome une situation qui est complexe, qui est fortement idéologisée, et très marquée par les alignements internationaux. On demande au journaliste de prouver qu'il appartient à un camp. Et à travers ça, on l'apprécie ou on le critique. C'est permanent." 

Creuser, recouper pour accéder à la vérité

Le rythme auquel les médias sont soumis n’arrange rien. Bien informer demande de creuser pour trouver la vérité. Exemple avec le fameux bus humanitaire qui attendait en février dernier à la frontière colombienne et qui a été brûlé. Plusieurs sources accusaient le camp Maduro puisque le président vénézuélien s’opposait à l'entrée du convoi humanitaire. Sous ses ordres, plusieurs ponts frontaliers avaient d'ailleurs été fermés. Version contredite par le New York Times. Le quotidien américain a revisionné toutes les images de cette séquence. Il a démontré qu'en fait, ce sont des militants de l'opposition qui ont - involontairement - mis le feu au camion, en lançant des cocktails Molotov. Contrairement à ce que plusieurs personnalités politiques américaines affirmaient. 

L'idéal, ce serait que les journalistes et les chercheurs "prennent le temps de pratiquer ce journalisme lent", prône Jean-Paul Marthoz. "Il faudrait reprendre toutes les questions qui font polémique et faire du fact-checking pour démontrer si oui ou non l'origine de telles crises par exemple est bien celle qui est désigné par le gouvernement ou par l'opposition. Quelle est effectivement la place des Etats-Unis? De quelle manière les Etats-Unis soutiennent des forces l'opposition? Quel est le rôle des Cubains dans les services de renseignements et dans l'organisation économique du Venezuela?"

"Ce sont toutes des questions qui sont en général assez effleurées assez rapidement et à propos desquels les journalistes qui débarquent un peu comme des parachutistes dans ce dossier n'ont pas le temps - et je ne les accuse pas - d'éclaircir. On aurait vraiment besoin d'un regard qui reprendrait les questions les plus élémentaires et les traiter en essayant de préserver cette indépendance et cette rigueur qui sont possibles. Mais cela implique un investissement à très long terme, cela implique de passer au crible des déclarations, des rapports, des analyses". 


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