Lorsque le président est non-américain

Paul Krugman
Paul Krugman - © RTBF

Vous souvenez-vous de 2008, lorsque Sarah Palin parlait de la "véritable Amérique" ? Elle parlait de ces habitants de petites villes rurales – des habitants blancs, cela allait de soi – qui représentaient soi-disant la véritable essence de la nation.

Elle fut vertement critiquée pour ces propos et à juste titre – et pas simplement parce que la vraie, la véritable Amérique est un pays multiracial et multiculturel, fait d’immenses métropoles et de petites villes. Sur un plan plus fondamental, ce qui fait de l’Amérique l’Amérique, c’est qu’elle est construite sur une idée : cette idée que tous les hommes naissent égaux et que les droits de l’Homme de base leur sont dus. Si l’on enlève cette idée, nous ne sommes rien d’autre qu’une version géante d’une autocratie de bas étage.

Et voilà peut-être bien ce que nous sommes devenus, en fait. Car le refus de Donald Trump de condamner ces suprémacistes blancs assassins à Charlottesville est enfin la confirmation de ce qui était devenu de plus en plus évident : le président actuel des États-Unis n’est pas un véritable Américain.

Les véritables Américains comprennent que notre pays est construit sur des valeurs, pas sur "le sang et la terre" comme ce que scandaient les manifestants : c’est le fait d’essayer de respecter ces valeurs qui fait de vous un américain, pas l’endroit d’où viennent vos ancêtres ou leur origine. Et lorsque nous échouons, comme c’est souvent le cas, à nous montrer dignes de ces idéaux, au moins, nous nous rendons compte de notre échec et nous le reconnaissons.

Mais l’homme qui a démarré son ascension politique en mettant en doute, à tort, le lieu de naissance de Barack Obama – l’un des arguments les plus parlants du "sang et (de) la terre" – n’a clairement rien à faire de l’ouverture et de l’esprit d’accueil qui ont toujours été des pans essentiels de notre identité en tant que nation.

Les véritables Américains comprennent que notre nation est née d’une rébellion contre une tyrannie. Ils ressentent une aversion instinctive à l’encontre des tyrans où qu’ils soient, et une profonde sympathie envers les régimes démocratiques, même ceux avec lesquels nous pouvons avoir des désaccords actuellement.

Mais l’occupant actuel de la Maison Blanche ne cache pas le fait qu’il préfère la compagnie de dirigeants autoritaires, pas seulement Vladimir Poutine mais celle de gens comme Recep Tayyip Erdogan en Turquie ou Rodrigo Duterte, le dirigeant meurtrier des Philippines, plutôt que celle des dirigeants démocratiques. Lorsque Trump s’est rendu en Arabie Saoudite, son secrétaire au Commerce exultait de l’absence de manifestations hostiles, absence assurée par la répression du régime.

Les véritables Américains attendent de leurs représentants officiels d’être humbles face aux responsabilités que leur confère leur poste. Ils ne sont pas censés être des vantards prétentieux, sans cesse en train de s’attribuer le mérite de choses qu’ils n’ont pas faites – comme Trump s’auto-congratulant de créations d’emplois qui ont plus ou moins gardé le même rythme que sous son prédécesseur – ou qui ne se sont jamais produites, comme sa victoire chimérique au vote populaire.

Les véritables Américains comprennent que le fait d’être un personnage public signifie être la cible de critiques. Cela fait partie du poste et vous êtes censés tolérer ces critiques, même si vous avez l’impression qu’elles sont injustes. Les autocrates étrangers peuvent s’emporter violemment contre des articles de presse peu flatteurs, menacer de sanctions financières les publications qu’ils n’apprécient pas, parler d’emprisonner des journalistes ; les dirigeants américains ne sont pas censés parler comme ça.

Enfin, les véritables Américains qui accèdent à des postes à hautes responsabilités se rendent compte qu’ils sont au service des gens, qu’ils sont censés utiliser leur poste pour le bien général. En pratique, la nature humaine étant ce qu’elle est, un grand nombre de responsables ont en fait, tiré profit, financièrement, de leur poste. Mais l’on a toujours compris que ce n’était pas bien - et les présidents, en particulier, sont censés être au-dessus de telles choses. Désormais, nous avons un dirigeant qui exploite sa fonction de manière transparente afin de s’enrichir personnellement, grâce à des façons de faire qui, en pratique, reviennent tout à fait à des trafics d’influence venant de malfaiteurs sur le sol américain et de gouvernements étrangers.

En bref, en ce moment, nous avons un président qui est vraiment, réellement, profondément non américain, quelqu’un qui ne partage pas les valeurs et les idéaux qui rendent ce pays spécial.

En fait, il est tellement éloigné de l’idée américaine qu’il ne peut même pas tenter de faire semblant.

Nous savons tous que Trump est à l’aise avec des suprémacistes blancs, mais il est incroyable de constater qu’il refuse de leur donner l’équivalent d’une petite tape sur les doigts. Nous savons tous que Poutine est le genre d’homme que Trump apprécie, mais il est remarquable de voir que Trump ne fait même pas semblant d’être ulcéré par  l’intervention de Poutine dans notre élection.

A ce propos, d’ailleurs, je n’ai pas plus d’idée que vous sur ce que va trouver l’enquête de Robert Mueller sur une potentielle collusion entre la Russie et la campagne de Trump, des liens financiers douteux, une obstruction à la justice et plus encore. Trump agit clairement comme quelqu’un qui a quelque chose d’énorme à cacher, mais l’on ne sait pas encore exactement ce qu’est ce quelque chose.

Pourtant, quel que soit le rôle joué par une influence étrangère et qu’elle joue encore, nous n’avons pas besoin de nous demander si une cabale anti-américaine, hostile à tout ce que nous représentons, déterminée à détruire tout ce qui rend ce pays réellement formidable, s’est emparée du pouvoir à Washington. C’est le cas : cela s’appelle l’administration Trump.

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