Les vrais coûts du séparatisme

ARCHIVES : publié dans Le Vif/L'Express en septembre 2007

Sexposant à la colère du camp nationaliste flamand, impatient, le roi Albert II a recouru à un curieux subterfuge, ces jours-ci, pour dénouer lui-même la « crise » quil nomme ainsi. Il a consulté les « anciens » dans le but inavoué de gagner du temps et de calmer les esprits. La Belgique en a vu dautres. Pour cette fois-ci, elle pourrait sen remettre. Elle brûlera alors un cierge à un de ces vieux briscards l « explorateur » Herman Van Rompuy (CD&V), nommé par le roi le mercredi 29 août , encore attaché, qui sait ?, à ce pays fédéral en souffrance. Mais comment ne pas entendre les propos désabusés de ces routiniers de la réforme de lEtat, tels Louis Tobback, Gérard Deprez ou dautres, lâchant en chur qu « ils nont jamais vécu ça » ? Sous-entendu : un tel casse-tête pour concilier les arguments flamands et francophones. Les conceptions de lEtat fédéral ­ plaque tournante ou coquille vide sont désormais diamétralement opposées. En quête dautonomie, lassée du « non » francophone, la Flandre politique ne lâchera pas la bride aussi vite. Son combat de quarante ans nest pas gagné. Depuis léchec du formateur Yves Leterme (CD&V), lhomme aux 800 000 voix nordistes, on sent bien que lagacement a monté de plusieurs crans, laissant penser que tout est désormais possible. La population la bien compris. Des sondages à utiliser avec modération indiquent que 40 à 45 % de lopinion flamande souhaiterait aujourdhui que la Flandre proclame son indépendance. Il faut dire que le bon peuple est chauffé à blanc par quelques ténors politiques, intellectuels ou faiseurs de roi, sentant lheure venue. A limage du « modéré » Luc Van der Kelen, léditorialiste du quotidien Het Laatste Nieuws, gazette la plus lue de Flandre, loué jusquici par la presse francophone pour son discours soi-disant décalé. « Francophones, cessez dêtre arrogants. Car la Flandre peut prospérer sans vous ! Pas le contraire », écrivait-il il y a quelques jours.

Cachons cette réalité qui fait peur

Côté francophone, ces menaces à peine voilées et le tableau surréaliste dune Belgique ingouvernable, sans cesse habitée par le démon communautaire, augmentent le malaise de jour en jour. Il suffit découter les doléances exprimées à la radio ou au café du commerce pour sen convaincre. Wallons et Bruxellois, à la sortie dun été morose, échafaudent des plans, apprivoisent leurs peurs et débattent à lemporte-pièce de ce séparatisme qui refait surface. « Cest bien ça le problème, commente léconomiste Jacques Thisse (UCL). Les gens se laissent submerger par leurs émotions, comme après le docu-fiction Bye-Bye Belgium de la RTBF. Puis, ils continuent comme si rien navait changé. Ils ne sont pas réellement conscients du danger qui guette. » Quitte à se mettre la tête dans le sable pour ne pas avoir à envisager le pire. « Nous nétudions pas les scénarios que nous rejetons », lâche-t-on au syndicat chrétien CSC, quand on veut aborder le spectre des salaires qui seraient fixés différemment en Flandre et en Wallonie. « Sujet tabou. Jamais discuté au sein des instances dirigeantes de la SNCB », souffle un administrateur francophone, interrogé sur limpact dune scission des chemins de fer belges. Et que dire du « front » des partis francophones ! Il sest méritoirement soudé ces dernières années, afin dopposer un argumentaire serré aux partis du Nord. Toutefois, le front a « oublié » lessentiel. A ce jour, il nexiste aucune vision commune dun destin conjoint ou séparé des Wallons et des Bruxellois francophones, largement majoritaires dans la capitale, en cas de divorce belge.

Pour briser cette loi du silence, une poignée déconomistes sactivent fort heureusement depuis une dizaine dannées. Armés de cartes, de chiffres (inquiétants) et de projections, ils alertent les décideurs politiques et tentent de sensibiliser lopinion publique quant aux coûts du séparatisme et aux nécessités damortir le « choc » en prenant les mesures qui simposent tout de suite : accentuation dun plan de redressement wallon fondé sur lesprit dentreprise, fusion des gouvernements de la Communauté française et de la Région wallonne, élagage des réseaux denseignement, suppression des provinces et des diverses baronnies politiques,  limitation du nombre de fonctionnaires, par exemple. Le Vif/LExpress est allé à la rencontre de ces économistes. Lobjectif ? Chiffrer de manière objective les coûts cachés du séparatisme, lequel déboucherait sur la création de trois Etats distincts Flandre, Wallonie, Bruxelles , hypothèse de travail choisie par la plupart des études disponibles (lire aussi p.).

Ce quil faut retenir (lire p.) : 1) la Wallonie paierait une facture sociale très salée ; 2) le sort aléatoire de Bruxelles serait conditionné au maintien de son statut de capitale européenne et à ladoption de règles fiscales imposant le paiement des impôts et des cotisations sociales sur le lieu de travail (actuellement : le lieu de résidence) ; 3) la Flandre serait gagnante à court terme, avant dêtre pénalisée, elle aussi, par des effets secondaires quelle semble sous-estimer.

Les Wallons directement dans la dèche

La scission du pays aurait un coup immédiat pour la Wallonie indépendante, quelle le veuille ou non. Elle la priverait des fameux « transferts » en provenance de Bruxelles et, surtout, de Flandre. Terminée, la solidarité organisée à léchelon fédéral ! Chaque année, quelque 5,6 milliards deuros transitent en douce vers la Région wallonne, parce quelle est moins riche, compte davantage de bas revenus et recense le plus grand nombre dallocataires sociaux (chômeurs, pensionnés, malades et invalides). Sans ça, le nouvel Etat sera incapable de nouer les deux bouts. Le « trou » entre recettes et dépenses pour la Sécu 100 % wallonne ? Plus de 2 milliards. Soit quelque 616 euros par habitant et par an, selon léconomiste Giuseppe Pagano (Université de Mons-Hainaut). Toutes les études francophones convergent en tout cas : il ny aurait guère dautre solution que de diminuer les diverses prestations sociales de 15 à 20 % ! Lallocation de chômage revue de 800 à 650 euros, la pension comprimée de 1 000 à 800 euros. On imagine le grabuge et le lot de nouveaux pauvres Car la piste de lendettement provoquerait à terme la banqueroute de lEtat wallon, tandis quun relèvement des impôts handicaperait automatiquement les entreprises du Sud. Aucun espoir de ce côté-là. Tous les Wallons trinqueraient ? Daprès des calculs de lancienne sénatrice Bea Cantillon (université dAnvers), la fin des transferts diminuerait les revenus wallons de 4 %. Une moyenne qui cache mal le désarroi prévisible de la population wallonne la plus défavorisée. Des chiffres à prendre avec des pincettes, donc : trompeurs et en dessous de la vérité.

Bruxelles voudra-t-elle se sauver seule ?

De telles perspectives ne sont pas faites pour rassurer les Bruxellois, voisins de palier de cette Wallonie malmenée. Auront-ils intérêt à sassocier avec le parent pauvre de lex-Belgique ? Car Bruxelles elle-même est inquiète pour son avenir en cas de scission. Un scénario optimiste annonce la prospérité dune « ville internationale » sponsorisée par lUnion européenne, financée de facto par lapplication de conventions internationales qui obligeraient les navetteurs (200 000 Flamands et 90 000 Wallons) à lui verser impôts et cotisations. Encore faut-il que lEurope maintienne sa capitale sur ce petit bout de terre quon sarrache. Encore faut-il que les Bruxellois si souvent marginalisés lors des réformes de lEtat ne paient pas les pots cassés. « Flamands et Wallons pourraient à nouveau sarranger sur le dos de Bruxelles », commente Etienne de Callataÿ, économiste à la Banque Degroof. Dans « Voyage au bout de la Belgique (1) », ouvrage collectif publié en juin dernier, des économistes insistent sur la planche de salut que représente Bruxelles pour la Wallonie. On ne lit pas linverse. « Pour les Wallons, le choc de la scission sera rude () (Par contre,) une fédération entre Bruxelles et la Wallonie réduirait la perte de bien-être économique que la scission leur imposerait. » Après tout, la richesse produite annuellement dans lespace wallo-bruxellois nest-elle pas supérieure dun chouia à celle générée sur le territoire flamand (2 %) ?

La Flandre, aussi, paiera laddition

Même pour les Flamands, la note du divorce pourrait être pimentée. Comment saurait-il en être autrement pour un ménage à trois (très endetté !) installé sur un territoire aussi petit ? A ce point uni par une foule dinterdépendances, de liens informels, sociaux, économiques et financiers que les démêler aurait toutes les allures dun incroyable casse-tête, inévitablement coûteux. Bien sûr, la Flandre récupérerait la mise des transferts, baisserait illico limpôt des sociétés et doperait ainsi la compétitivité de « ses » entreprises. Mais rien ne dit que celles-ci accéderaient dun coup au nirvana. Près du tiers des firmes de plus de cent travailleurs ont aujourdhui un site de production dans au moins deux Régions du pays. La séparation les obligerait à de délicats comptes dapothicaire pour déterminer la part de leurs revenus à soumettre à des régimes dimposition distincts. Elle exposerait ces entreprises à une complexité administrative affolante, susceptible de faire exploser les coûts de gestion du personnel (soumis à des lois différentes) et danéantir les économies déchelle. Pour reprendre lexpression du philosophe Philippe Van Paris, « la Belgique nest pas coupable », et les Flamands risquent de sen rendre compte quand il sera trop tard. Dautant que certains handicaps de la Flandre restent à ce jour discrets : son manque de terrains disponibles, le vieillissement plus prononcé de sa population (de quoi équilibrer à lavenir les fameux transferts Nord-Sud ?), la méfiance de la communauté internationale à légard de cette petite région contaminée par lextrême droite et par les séparatistes, labsence dune capitale économique de rechange pour compenser la perte de Bruxelles. Autant le savoir. l

Philippe Engels et Pierre Havaux   (1)     Lespace Wallonie-Bruxelles, Voyage au bout de la Belgique. Edition De Boeck, juin 2007.

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