Les traîtres du football européen

L’annonce du projet de Super League de football a provoqué le plus grand coup de tonnerre du siècle, en matière sportive. Et une envie de vomir chez les fans de football. 12 clubs européens, les 6 plus gros anglais (Manchester United, Manchester City, Liverpool, Arsenal et Tottenham, le Real et l’Atletico Madrid, le FC Barcelone, la Juventus de Turin, les deux clubs milanais, douze des plus gros clubs européens qui font sécession, c’est absolument hallucinant. Ce projet de Super League, ce championnat fermé, sorte de NBA du football européen, c’est une arlésienne depuis plus de 20 ans. A l’époque, d’ailleurs, figurez-vous que dans les tous premiers projets, en 1998, Anderlecht était concerné. Depuis cette époque, régulièrement, cette menace a plané sur l’organisation et l’organisateur des compétitions européennes, l’UEFA. Mais à chaque fois, les clubs sécessionnistes, favorables à une ligue fermée ne tenant plus compte du mérite des clubs sur la scène nationale, sont revenus à la raison, à coups de réformes de la Ligue des Champions, la compétition reine, celle qui permet aux clubs d’attirer et d’acheter les meilleurs joueurs.

Le prétexte du COVID-19

20 ans de débats, mais désormais, c’est très concret. Pourquoi, cette fois-ci, le projet semble prêt ? Un mot et un chiffre : COVID-19. La crise sanitaire a mis à genoux financièrement tous les clubs fondateurs de cette Super League. Cela fait plus d’un an que plus un supporter lambda n’a franchi les grilles d’un stade de foot, plus d’un an que les kops n’ont plus chanté, plus d’un an que les tiroirs-caisses sonnent creux dans les stades européens. Tous les clubs ont des difficultés à joindre les deux bouts, et plus encore les grands clubs, ceux qui génèrent un maximum de revenus les jours de match. La "Super League", avec ses 400 millions de dollars garantis dès l’entrée en compétition pour les clubs fondateurs, doit permettre d’éponger les dettes. Mais évidemment, il n’y a pas que le COVID. Les clubs estiment que la formule actuelle de la Ligue des Champions s’essouffle, qu’il y a un manque d’intérêt assez criant à l’automne – ce qui est assez vrai, il faut le dire - que les plus jeunes ont du mal à accrocher, ça aussi c’est correct mais ça concerne aussi certains championnats nationaux comme la Serie A italienne et surtout la Ligue 1 française. Et donc, mettre une grosse frappe de balle dans la fourmilière de l’UEFA, accusée de ne pas suffisamment tenir compte des clubs qui font la légende des coupes européennes, c’est la raison pour laquelle avancent ces 12 clubs.

Pas d’Euro et de Coupe du Monde pour De Bruyne, Lukaku et Hazard ?

Les réactions en sens contraire ne se sont pas fait attendre. Jusqu’à l’Élysée et le 10 Downing Street où leurs locataires respectifs, Emmanuel Macron et Boris Johnson ont recalé le projet. Les ligues nationales, l’UEFA, la FIFA, tout ce beau monde a réagi vigoureusement en listant une série de menaces, les plus sérieuses étant assez dramatiques : les 12 clubs seraient exclus des compétitions européennes et nationales, alors que la "Super League" veut rester dans les championnats nationaux en jouant les week-ends. Les joueurs appartenant aux noyaux des sécessionnistes pourraient se voir refuser la possibilité de jouer l’Euro ou la Coupe du monde. Ça, c’est du concret. Imaginez nos Diables privés de Kevin De Bruyne, Romelu Lukaku, Thibault Courtois, Eden Hazard, etc. On en est là. Alors ce matin, je suis peut-être naïf, mais j’ai personnellement du mal à imaginer pareil projet réellement se matérialiser. Les premières déclarations des premiers concernés, les joueurs, sont très attendues. Notre Kevin De Bruyne a plusieurs fois pesté sur la lourdeur des calendriers. En 2019, l’excellent coach de Liverpool, l’Allemand Jurgen Klopp, espérait que jamais une "Super League" ne verrait le jour, estimant que la Champions Ligue, dans son format actuel, était déjà très bien. Les réactions des fans (par exemple ici d'Arsenal) et des journalistes et suiveurs, sur les réseaux sociaux, vont toutes dans le même sens : c’est un non clair et définitif. Dans l’Equipe, l’éditorialiste Vincent Duluc qualifie les sécessionnistes de "traîtres" : "s’ils vont au bout de leur projet, on ne leur pardonnera pas. Et s’ils renoncent, non plus". Il a raison, évidemment. Le football, le "beautiful game" comme on l’appelle, n’est pas le sport américain, tourné uniquement vers le cash. C’est ce que n’ont pas compris les propriétaires étasuniens de Manchester United, Arsenal ou Liverpool. Arsenal, le club classe par excellence, Liverpool, le club des petites gens, aujourd’hui gérés outre-Atlantique par des gens qui ne regardent pas les matchs. Andrea Agnelli, 45 ans, patron de la Juve, ou Florentino Perez, 74 ans, président du Real Madrid, même tarif : quelle déconnexion face aux tifosi et aux socios, dans l’unique but de récupérer quelques billets violets. Avec, en prime, le cynisme : la "Super League" promet plus d’argent à la pyramide du football, plus que ce que donne l’UEFA aux autres clubs non-participants à la "Super League", telle une nouvelle histoire de ruissellement, cette théorie utilisée par certains politiques pour baisser l’impôt des plus riches. Et le pire dans cette histoire, c’est qu’on en est à défendre des institutions vraiment discutables comme l’UEFA ou la FIFA. La FIFA qui donne la Coupe du Monde à la Russie et au Qatar, l’UEFA dont on ne compte plus les membres accusés et condamnés pour corruption en tous genres. Un amoureux du foot lambda accolera toujours le suffixe mafia quand il évoque l’UEFA ou la FIFA. Et nous voilà à défendre ces deux institutions. Voilà jusqu’où ces 12 clubs sécessionnistes sont allés. C’est franchement gerbant.

Petite note d’espoir ?

Il y a tout de même une note d’espoir, avec deux clubs qui ont refusé d’entrer dans cette "Super League". Le Bayern Munich, dirigé par d’anciens joueurs, évidemment. Et plus surprenant, le Paris Saint-Germain, le PSG bling-bling dopé à l’argent qatari, refuse d’entrer dans ce club très fermé. C’est certainement en raison des liens entre la chaîne qatarie Bein Sports et l’UEFA, mais c’est à souligner. Une compétition européenne sans ces deux clubs, c’est assez compliqué. Mais même chez les sécessionnistes, il y a une incertitude. Joan Laporta, le nouveau patron du Barça qui est arrivé il y a quelques semaines, parle de la "Super League" comme d’une option parmi d’autres, qu’il y a des alternatives. Bon, il parle de "Super mondial des clubs" en alternance avec la vraie coupe du monde. Pas jojo non plus, mais c’est le prix à payer pour une négociation quand on dirige un club dont la dette dépasse le milliard d’euros et qui souhaite absolument garder le meilleur joueur de l’histoire, Leo Messi.

L’autre petit grain d’espoir, c’est la réunion prévue aujourd’hui à l’UEFA, censée entériner le nouveau projet de réforme de la Ligue des Champions, pour 2024. Et si ce projet de "Super League" n’était que le plus grand coup de pression de l’histoire ? C’est ce que pense l’ancien footballeur anglais et présentateur télé Gary Lineker. C’est que je pense aussi. On verra. En tout cas, ce lundi l’amateur de foot que je suis est dégoûté par les traîtres du football européen.

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