Les réseaux sociaux, cheval de Troie du Vlaams Belang

En cinq ans, le parti s’est organisé autour de la figure de Tom Van Grieken qui a notamment investit massivement dans les réseaux sociaux.
2 images
En cinq ans, le parti s’est organisé autour de la figure de Tom Van Grieken qui a notamment investit massivement dans les réseaux sociaux. - © RTBF

En 2014, aux élections fédérales, le Vlaams Belang avait obtenu 5,9% des voix, voyant son électorat déménager à la N-VA. Beaucoup d’observateurs décrivaient alors l’extrême droite flamande comme un parti mourant. Cinq ans plus tard, le 26 mai 2019, le même parti a séduit près de 19% des électeurs flamands. Un retour en force qui a créé la surprise et provoqué la stupeur.

#Investigation a interrogé différents cadres du parti d’extrême droite. Tous affirment qu’ils ne s’attendaient pas à une telle victoire. "Nous étions persuadés que nous allions gagner les élections", explique, Tom Van Grieken, le président du Vlaams Belang. "Mais avec un tel score ! Cela a dépassé nos rêves les plus fous."

Cette victoire n’est pourtant pas un hasard. En cinq ans, le parti s’est organisé autour de la figure de Tom Van Grieken. Il a notamment révolutionné sa communication en investissant massivement dans les réseaux sociaux.

Tom Van Grieken n’a que 27 ans lorsqu’il accède à la présidence du parti. Le Vlaams Belang est alors exsangue. Il n’a plus qu’une poignée de députés. C’est une génération entière de cadres et d’élus, nourrie aux théories du Vlaams Blok qui s’en va. Tom Van Grieken s’entoure alors de jeunes qui n’ont que peu d’expérience politique et professionnelle. Publicitaire de formation, il mise sur la communication digitale et le parti publie une offre d’emploi pour recruter un responsable des réseaux sociaux.

Un autodidacte inspiré par le Brexit

Cette petite annonce intéresse Bart Claes, un juriste qui a milité à la N-VA, comme son père. Mais, à l’époque, Bart Claes vient de tourner le dos au parti nationaliste flamand pour s’affilier au Vlaams Belang. Même s’il n’a aucune formation en matière de gestion de communauté digitale, Bart Claes peut inscrire une action remarquée sur les réseaux sociaux sur son CV.

En tant que membre du KVHV, un cercle étudiant flamand, catholique et conservateur, Bart Claes avait lancé en 2014 sur Facebook un appel à refuser les grèves lancées par les syndicats contre les politiques d’austérité du gouvernement Michel. Plus de 100.000 personnes avaient liké la page. Bart venait de découvrir la puissance des réseaux sociaux.

Il est engagé au Vlaams Belang en 2015. Il a 24 ans et deviendra aussi président de la section des jeunes du parti. Pour bâtir la stratégie digitale, cet autodidacte applique ce qui fonctionne à l’étranger, notamment aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne où la campagne autour du Brexit bat alors son plein. "J’ai beaucoup regardé ce qui se passait là-bas, nous explique-t-il. J’ai aussi rencontré différentes personnes responsables de la campagne pour le Leave."

Contourner le cordon sanitaire médiatique

A travers ces campagnes qui ont mené les populistes à la victoire, le Vlaams Belang comprend notamment l’importance des publications sponsorisées, ces publicités ciblées sur Facebook.

"Après la défaite de 2014, nous devions communiquer directement avec nos électeurs, d’où l’utilisation des réseaux sociaux." Ces réseaux sont d’abord considérés par l’extrême droite comme une façon de contourner le cordon sanitaire médiatique. Même si ce cordon n’est plus appliqué strictement dans les médias flamands, le faible score du Vlaams Belang l’éloigne pour quelques années des plateaux de télévision. Le parti en est bien conscient et se répand donc sur le web dans lequel il trouve un canal de diffusion illimité et sans contradicteur.

Mais sa stratégie digitale doit aussi lui permettre de rassembler une communauté d’utilisateurs. C’est un des grands objectifs de Bart Claes. "Nous devions construire une énorme communauté d’utilisateurs. Des militants qui pouvaient mener pour nous une campagne digitale pendant les élections."

De grosses dépenses sur Facebook

Pour bâtir et entretenir cette communauté, le Vlaams Belang a dépensé des centaines de milliers d’euros en publicité sur Facebook. Depuis un peu plus d’un an, le montant des dépenses publicitaires des partis politiques est publié par Facebook. Une manière pour le géant de montrer sa bonne volonté après différentes irrégularités constatées autour de publications sponsorisées lors des élections américaines et de la campagne du Brexit.

Le Vlaams Belang est le champion belge de ces dépenses publicitaires. Et de très loin.

Entre le 29 mars et le 25 mai 2019, soit la période entourant la campagne électorale, plus de 400.000 euros ont été consacrés à des publications sponsorisées et donc plus visibles sur Facebook. Il ne s’agit probablement là que de la pointe de l’iceberg, car ces 400.000 euros ne couvrent que les dépenses consenties pour la page principale du parti.

Mais le Vlaams Belang semble mener une campagne permanente sur les réseaux sociaux. Les dépenses publicitaires se sont poursuivies. Début mai 2020, les montants atteignaient ainsi plus d’un million d’euros. Le Vlaams Belang a donc encore dépensé plus de 600.000 euros depuis les élections de mai 2019. A cela s’ajoutent 400.000 euros investis dans contenus ciblés depuis le compte Facebook de Tom Van Grieken. "Si cette possibilité existe, pourquoi nous en priver ?" Bart Claes assume la stratégie de campagne perpétuelle.

Plus de followers que la VRT ou VTM

Cinq ans plus tard, la page Facebook du Vlaams Belang compte plus de 500.000 followers. Aucun parti ne fait mieux en Belgique. A titre de comparaison, le plus grand parti du pays, la N-VA, ne compte "que" 346.000 followers. Le PS, plus grand parti francophone, en compte à peine plus de 60.000.

Le Vlaams Belang parvient même à avoir une audience plus importante sur les réseaux sociaux que les médias audiovisuels de référence flamands, VTM (392.000 followers) et la VRT (369.000 followers).

Selon le chercheur Ico Maly, professeur associé à l’Université de Tilburg, l’extrême droite est parvenue à créer non seulement une communauté très large, mais aussi très mobilisable. "Il existe une gradation dans cette capacité de mobilisation", nous explique ce spécialiste des nouveaux mouvements d’extrême droite. "Cela peut être le simple like ou le partage d’une publication. Mais on peut aussi parler de lancer des pétitions, d’exercer des pressions ou de créer une section pour le parti."

Les autres partis à la traîne

Les partis francophones font office de Petit Poucet dans cette bataille de la communication digitale. Si on prend en compte les publications sponsorisées des pages de Tom Van Grieken et du Vlaams Belang, l’extrême droite flamande a dépensé à elle seule cinq fois plus d’argent que tous les partis francophones réunis sur la période qui s’étend du 29 mars 2019 au 1er mai 2020.

Immigration de masse et maltraitance animale

Ico Maly s’est penché sur le contenu de ces publications sponsorisées. Selon le décompte du chercheur, la majorité concerne bien les thématiques de prédilection du Vlaams Belang, comme l’immigration ou la sécurité.

Mais il constate aussi la présence d’autres sujets plus inattendus dans ces postes. "La maltraitance animale, par exemple, était une thématique assez présente à l’approche des élections." Pour Ico Maly, ces publications sont destinées à élargir la communauté du Vlaams Belang. "C’est une thématique intéressante, car elle dépasse les oppositions gauche droite. La maltraitance animale, tout le monde peut trouver cela inacceptable et on en vient donc à liker le poste et à suivre le parti."

Les thématiques sociales ne sont pas absentes de ces publications. Pendant la campagne électorale, le Vlaams Belang a par exemple beaucoup communiqué sur la revalorisation des pensions les plus basses. Il s’agissait d’un élément stratégique de son programme socio-économique qui permettait d’aller rechercher une partie de l’électorat de droite qui ne se retrouve plus dans la politique menée par la N-VA, l’Open VLD ou le CD&V mais aussi une partie des électeurs de gauche tentés par une approche migratoire plus dure.

Un univers angoissant

Le Vlaams Belang se distingue également des autres partis en construisant un univers sur les réseaux sociaux. La plupart des partis politiques utilisent Facebook pour communiquer sur leurs projets. Il s’agit d’une communication quasi institutionnalisée, très maîtrisée, préparée des semaines à l’avance. "Le Vlaams Belang le fait aussi", selon Ico Maly. "Et il le fait très bien."

Mais ce n’est pas la principale fonction que donnerait le Vlaams Belang à Facebook. L’extrême droite diffuse sur les réseaux sociaux une vision du monde qui favorise l’adhésion à ses thèses. Elle distille par exemple l’idée que l’Europe plie sous l’effet d’une immigration de masse, qu’elle est traversée par des conflits permanents ou que l’insécurité augmente fortement. "Tout cela vise la colère, l’angoisse", décode Ico Maly. "Et puis le Vlaams Belang arrive avec un message de délivrance selon lequel il serait le seul parti qui écoute les aspirations du peuple et qui le protège."

Normaliser le parti pour arriver au pouvoir

Aujourd’hui, les réseaux sociaux ont clairement fait évoluer la stratégie de l’extrême droite flamande. Ils doivent lui permettre de normaliser ses discours pour faciliter son accès au pouvoir. C’est en tout cas la volonté affichée du président du Vlaams Belang selon lequel son parti a revu sa feuille de route pour parvenir au pouvoir.

Tom Van Grieken explique qu’auparavant son parti partait du principe qu’il fallait d’abord briser le cordon sanitaire politique, c’est-à-dire parvenir à nouer une alliance avec un ou plusieurs autres partis, de façon à entrer dans une majorité communale ou régionale. Ce premier accès au pouvoir aurait alors permis une plus grande visibilité médiatique et une plus forte acceptation des théories de l’extrême droite. Une normalisation du parti que Tom Van Grieken qualifie de "rupture du cordon sanitaire social".

"Maintenant, on a inversé la logique", détaille le jeune président. "Grâce à la diffusion de nos idées sur les réseaux sociaux, la gêne à se déclarer Vlaams Belang s’estompe." Tout cela permet, toujours selon l’analyse de Tom Van Grieken, un affaiblissement du cordon sanitaire médiatique. "Et la dernière phase, c’est arriver au pouvoir. Et cette étape sera enclenchée en 2024."

L’extrême droite flamande s’organise, elle ne s’en cache pas. Condamnée à l’opposition depuis sa naissance, elle semblait s’être faite à cette idée ces dernières années, se contentant de diffuser ses idées anti-migrants sans se soucier de la forme parfois très dure de ses interventions. Avec l’arrivée de Tom Van Grieken, dopée par une remontée électorale, cette stratégie de sape depuis les bancs de l’opposition ne semble plus suffire aux ambitions du Vlaams Belang.

L'enquête complète de #Investigation