Les grosses entreprises récoltent le tumulte de Trump

Paul Krugman
Paul Krugman - © RTBF

Apparemment, la perspective d’une guerre commerciale imminente aiguise l’esprit. Jusqu’à il y a très peu de temps, les grandes entreprises et les institutions qui représentent leurs intérêts ne semblaient pas prendre très au sérieux la rhétorique protectionniste du Président Donald Trump. Après tout, les grandes entreprises ont investi des milliers de milliards de dollars sur la certitude que les marchés mondiaux resteraient ouverts, que l’industrie américaine conserverait l’accès à la fois à ses clients étrangers et à ses fournisseurs étrangers.

Trump n’oserait pas mettre tous ces investissements en danger tout de même?

Eh bien si – et la réalisation tardive que ses discours très durs sur le commerce étaient sérieux a déclenché un branle-bas de combat. Des grandes entreprises de premier plan et des associations commerciales envoient des courriers à l’administration, la mettant en garde contre le fait que ses mesures vont faire perdre plus d’emplois qu’elles ne vont en créer. Dans le même temps, la Chambre de Commerce des Etats-Unis a commencé une campagne publicitaire afin de convaincre les électeurs des avantages du libre commerce.

C’est pathétique, on est d’accord ? Qui va prêter la moindre attention à ces lettres au sein de l’administration Trump ? Que pense faire réellement la chambre de commerce en diffusant de telles publicités ?
Le truc, c’est que les grandes entreprises récoltent ce qu’elles ont semé. Il n’y a pas une raison unique qui nous a amenés à cette époque terrible de l’histoire américaine, mais des décennies de politique cynique de la part de l’Amérique des entreprises ont, à l’évidence, joué un rôle important.

Qu’est-ce que j’entends par politique cynique ? Je veux parler de l’alliance tacite entre les entreprises et les gens fortunés, d’un côté, et des racistes de l’autre, qui est l’essence même du mouvement conservateur moderne.

Pendant longtemps, le monde des affaires semblait avoir tout sous contrôle : gagner des élections avec un discours qui parlait aux plus bas instincts, changer d’agenda politique pour se diriger vers des baisses d’impôts et une dérèglementation. Mais tôt ou tard, quelque chose comme Trump allait survenir : un candidat qui  était sérieusement raciste, avec le soutien enthousiaste de la base républicaine, et qui ne pouvait pas être contrôlé.

Récemment, Tom Donohue, le chef de la Chambre, a publié un article décriant la façon dont Trump traite les enfants à la frontière, déclarant que "ce n’est pas ce que nous sommes". Désolé monsieur Donohue, c’est qui vous êtes : vous et vos alliés avez passé des dizaines d’années à donner du pouvoir aux racistes et aujourd’hui il faut payer la note.

Mais la politique d’immigration raciste n’est pas le seul endroit où des gens comme Donohue font face à un monstre qu’ils ont contribué à créer.

Lorsque des organisations comme la Chambre de Commerce ou la Heritage Foundation déclarent que les droits de douane de Trump sont une mauvaise idée, ils sont sur un terrain solide intellectuellement : tous les experts économiques, et je dis bien tous, sont d’accord. Mais elles n’ont aucune crédibilité parce que ces mêmes institutions conservatrices ont passé des dizaines d’années à faire la guerre à l’expertise.

Le cas le plus évident c’est le changement climatique, là où les organisations conservatrices, y compris, et largement, la Chambre, agissent depuis longtemps comme des "marchands de doute", créant du scepticisme et bloquant des actions contre un consensus scientifique gigantesque. Sans vouloir enfoncer le couteau dans la plaie, il est difficile de passer de "ne prêtez aucune attention à ces soi-disant experts qui disent que la planète se réchauffe" à " le protectionnisme c’est mauvais – tous les experts sont d’accord".

De la même manière, les organisations telles que Heritage font depuis longtemps la promotion d’une économie de l’offre, c’est-à-dire une économie vaudou – l’affirmation selon laquelle les baisses d’impôts vont produire une gigantesque croissance et s’autofinancer – même si aucun expert économique n’est d’accord avec ça.

Ils ont donc déjà accepté le principe qu’il n’y a aucun problème à raconter n’importe quoi sur le plan économique si c’est pratique politiquement. Puis arrive Trump qui raconte un autre genre de n’importe quoi, disant que "les guerres commerciales sont une bonne chose et sont simples à gagner". Comment peuvent-ils convaincre qui que ce soit que son n’importe quoi est néfaste, alors que le leur est positif ?

Mais une guerre commerciale pourrait n’être que le début d’une punition que s’infligeraient à elles-mêmes les grandes entreprises. Des choses encore pires et plus effrayantes nous attendent peut-être, parce que Trump n’est pas seulement un protectionniste, il est autoritaire. Les guerres commerciales sont très vilaines : un pouvoir sans contre-pouvoir est bien pire, et pas seulement pour ceux qui sont pauvres et démunis.

Observons le fait que Trump a déjà pris l’habitude de menacer les entreprises qui l’ont mis en colère.
Après que Harley Davidson a annoncé qu’elle déplaçait une partie de sa production à l’étranger à cause des conflits commerciaux, il a prévenu que l’entreprise allait "être taxée comme jamais auparavant" – ce qui ressemble vraiment à une tentative de politiser le service des impôts et de l’utiliser afin de punir des entreprises précises.

Pour l’instant, il ne peut probablement rien faire de ce genre. Mais imaginons que les républicains conservent le contrôle du Congrès en novembre. Si c’est le cas, qui peut croire qu’ils vont se rebeller contre les abus du pouvoir présidentiel ? Une victoire des républicains aux élections de mi-mandat mettrait un grand nombre de gens et d’institutions à la merci des instincts autoritaristes de Trump, y compris, et largement, les grandes entreprises.

Mais les organisations telles que la Chambre de commerce et Heritage tentent toujours de s’assurer d’une victoire républicaine. En fait, jusqu’à son changement de cap récent vers du protectionnisme, la Chambre diffusait des publicités qui tentaient (sans succès, c’est vrai, mais quand même) de crée un soutien populaire pour les baisses d’impôts de Trump dans des districts qui vont être importants lors des élections.

Comparez donc ça avec ces pubs pour le libre commerce, qui n’ont aucun but politique clair.

Ce qu’il faut comprendre, c’est que ce n’est pas simplement le commerce mondial qui est en danger, mais c’est l’état de droit. Et il est en danger en partie parce que les grandes entreprises ont abandonné tout principe pour obtenir des baisses d’impôts.

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