Le contenu frauduleux et cruel de la réforme de santé de Mitch McConnell

Paul Krugman
Paul Krugman - © RTBF

Il y a quelques jours, Celui-Qui-Tweete en chef a exigé que le Congrès adopte "un superbe nouveau projet de loi de la santé " avant qu’il ne se retire pour l’été. Mais maintenant que nous avons vu ce qu’est la dernière version de la "réforme" de santé de Mitch McConnell, "superbe" n’est pas vraiment le mot adéquat. En fait, il est suprêmement laid, sur le plan intellectuel tout comme sur le plan moral.
Les versions précédentes du Trumpcare étaient terribles, mais celle-ci est incroyablement pire.
Avant d’en arriver à ce qui la rend pire, parlons d’un pan de ce nouveau projet de loi, qui pourrait laisser penser qu’il s’agit d’un pas dans la bonne direction, et pourquoi ce n’est en fait qu’une arnaque.
Le projet de loi d’origine du Sénat a reçu bon nombre de critiques justifiées car il sabrait Medicaid tout en proposant des baisses d’impôts importantes aux riches. Cette version revient donc sur certains points mais pas du tout sur toutes les baisses d’impôts, ce qui pourrait ressembler à une concession pour les modérés.
Pourtant, dans le même temps, ce projet de loi permettrait aux gens d’utiliser des comptes d’épargne santé avantageux sur un plan fiscal pour payer les premiums des assurances. Dans les faits, cela crée un nouvelle niche fiscale importante qui n’aide que les gens à hauts revenus qui a) peuvent se permettre de placer beaucoup d’argent dans de tels comptes et b) qui sont face à de forts taux marginaux d’imposition et qui reçoivent donc un fort crédit d’impôts.
Voici donc encore un projet de loi qui prend aux pauvres afin de donner aux riches ; mais c’est fait avec encore plus de fourberie.
Pourtant, ce remaniement dans les impôts donne à McConnell un peu plus d’argent à jouer. Comment s’occupe-t-il donc des deux grands problèmes créés par le projet de loi d’origine –des coupes sauvages dans Medicaid et des premiums qui flambent pour les travailleurs les plus âgés et les moins aisés ? Il ne fait rien.
Si l’on écarte quelques ajustements, ces coupes brutales dans Medicaid font toujours partie du projet – et oui, ce sont bien des coupes, en dépit des tentatives désespérées des républicains de faire croire que ce n’est pas le cas. Les réductions de subvention qui feraient s’envoler les prix des premiums pour des millions de gens sont toujours là elles aussi.
La bonne nouvelle, enfin, on se comprend, c’est un peu d’argent pour la crise des opiacés, un peu (mais absolument pas suffisamment) d’argent pour les patients particulièrement à risques et certaines aides ajoutées pour les assureurs – vous savez cette chose même que les républicains dénonçaient comme étant une intervention de l’état scandaleuse lorsque les démocrates l’ont fait.
Pourtant, le changement le plus important du projet de loi, c’est la façon dont il anéantirait toute protection pour les gens souffrant d’antécédents médicaux. L’Affordable Care Act a instauré un minimum sur le genre de contrats que les assureurs pouvaient proposer ; le nouveau projet du Sénat accepte des exigences de Ted Cruz sur le fait que les assureurs seront autorisés à proposer des contrats sommaires qui ne couvrent quasiment rien, avec de très fortes franchises, ce qui les rendrait inutiles pour la plupart des gens.
Les effets de ce changement seraient désastreux. Ne me croyez pas sur parole : c’est ce que disent les assureurs eux-mêmes. Dans un memo spécial, l’AHIP, le groupe commercial du secteur de l’assurance, a mis en garde contre le fait d’adopter la proposition de Cruz qui reviendrait à "fracturer et segmenter les marchés de l’assurance dans des groupes de risques séparés", menant ainsi à des "marchés d’assurance santé instables" dans lesquels les gens ayant des antécédents médicaux perdraient leur couverture ou auraient des contrats "beaucoup plus chers" que sous l’Obamacare.
En d’autres termes, ce projet de loi feraient entrer les marchés de l’assurance dans une spirale de la mort classique.
Cela fait des années que les républicains prédisent de telles spirales de la mort, mais ne cessent de se tromper : tout indique que l’Obamacare, malgré de véritables problèmes, se stabilise et se porte plutôt bien dans les états qui le soutiennent. Mais ce projet de loi saboterait effectivement tous ces progrès.
Et soyons clairs : beaucoup de victimes de ce sabotage seraient membres de la classe ouvrière blanche, des gens qui ont voté pour Donald Trump, convaincus qu’il pensait vraiment ce qu’il disait, promettant de ne pas opérer de coupes dans Medicaid et que tout le monde obtiendrait une assurance meilleure et moins chère. Pourquoi les dirigeants républicains poussent-ils donc pour ça ? Pourquoi y a-t-il même ne serait-ce qu’une chance que cela devienne une loi ?
Je dirais que la réponse principale, c’est que ce qu’il se passerait si le projet de loi passe, c’est ce que les républicains veulent depuis toujours, à savoir un fort déclin du nombre d’américains avec une assurance santé et une forte réduction de la qualité de la couverture pour ceux qui souhaitent la conserver.
Pendant ce jihad de huit ans contre l’Affordable Care Act, bien entendu, le parti républicain a prétendu l’inverse : il s’en prenait à l’Obamacare car il ne couvrait pas tout le monde, attaquant les dépenses élevées associées à bon nombre de ses mesures, et ainsi de suite. Mais l’idéologie conservatrice a toujours combattu la proposition selon laquelle les gens ont droit à une couverture santé ; l’élite républicaine considéraient et considèrent encore que les gens sous Medicaid, notamment, sont des "assistés" qui volent réellement les pauvres riches méritants.
Et la vision conservatrice a toujours été que les américains ont une assurance santé qui est trop bonne, qu’ils devraient payer davantage en franchises et quotes-parts, leur faisant "risquer leur peau" et donc une motivation pour contrôler les coûts.
Ce que l’on voit ici, c’est censé être la dernière phase d’une longue arnaque, c’est le moment où les arnaqueurs récupèrent l’argent et que leurs victimes se rendent compte à quel point elles ont été flouées. La seule question, c’est de savoir s’ils vont réussir à s’en sortir indemnes. On le saura très bientôt.
 

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