Le consentement: Vanessa Springora sobre et sans pathos

Le consentement: Vanessa Springora sobre et sans pathos
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Le consentement: Vanessa Springora sobre et sans pathos - © Tous droits réservés

Une chronique de July Robert

Sans pathos et avec beaucoup de sobriété, Vanessa Springora nous emmène dans une histoire dramatique, son histoire, celle d’une enfant, d’une adolescente victime d’un homme présenté comme narcissique et pervers pour qui "il n’y a rien de plus beau pour une adolescente que de vivre un amour avec un adulte qui l’aide à se découvrir elle-même".

L’autrice, nouvelle directrice des éditions Julliard, raconte avoir été victime du prédateur lorsqu’elle avait 14 ans. Plus de trente ans après les faits, elle décrit avec lucidité sa relation avec Gabriel Matzneff. Ce dernier, présenté dans le livre sous la seule initiale "G.", a tenu "V." sous son emprise pendant de longues années.

Une enfant dans un monde d'adultes

V. n’a que cinq ans lorsque sa mère quitte son père, un homme violent avec qui elle n’aura plus que des contacts sporadiques. Tout au long de son enfance, elle trouve refuge dans les livres pour noyer son chagrin, reconnaissant qu’elle lit trop, et trop tôt, des livres auxquels elle ne comprend pas grand-chose si ce n’est que l’amour fait mal. Sa mère, éditrice, l’emmène dans son monde d’adulte fait de soirées festives et de dîners mondains avec des personnalités littéraires. "Un père aux abonnés absents qui a laissé dans mon existence un vide insondable. Un goût prononcé pour la lecture. Une certaine précocité sexuelle. Et surtout, un énorme besoin d’être regardée. Toutes les conditions sont maintenant réunies".

 


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Sais-tu que sous l’Antiquité, l’initiation sexuelle des jeunes personnes par des adultes était non seulement encouragée, mais considérée comme un devoir ?

C’est lors d’un de ces dîners mondains que V. croise G. pour la première fois. "Ce soir-là, le livre que j’avais apporté et que je lisais dans le petit salon, c’était Eugénie Grandet de Balzac, qui devient, à la faveur d’un jeu de mots resté longtemps inconscient, le titre inaugural de la comédie humaine à laquelle je m’apprête à participer : ‘L’ingénue grandit’ ". Elle a treize ans et est fascinée par cet homme qui la regarde comme une femme. Lui a choisi sa proie et ne la lâchera plus. S’enchaînent alors à une cadence folle lettres romantiques, poèmes et rendez-vous dans sa garçonnière au cours desquels il joue le rôle d’initiateur. "Sais-tu que sous l’Antiquité, l’initiation sexuelle des jeunes personnes par des adultes était non seulement encouragée, mais considérée comme un devoir ?" dit-il un jour à la jeune fille qui boit ses paroles. Sa mère, à qui V. se confie, s’insurge "Tu n’es pas au courant que c’est un pédophile ?" avant de laisser faire …

 

Sa mère, à qui V. se confie, s’insurge "Tu n’es pas au courant que c’est un pédophile ?" avant de laisser faire …

 

L'emprise

Au fil des pages, on sent l’emprise qui s’étend et l’étau qui se resserre de manière inexorable autour de la jeune fille qui, d’abord subjuguée, va petit à petit ouvrir les yeux et se rendre compte de la vraie nature de cet homme de lettres. Elle découvre, un peu par hasard, qu’il voit une autre très jeune fille et que ses voyages aux Philippines ne sont pas que des mises au vert pour écrire mais aussi des interludes destinés à assouvir ses pulsions sexuelles avec de très jeunes garçons. La prise de conscience est douloureuse, mais salvatrice. Elle s’enfuit et sombre sans repères, elle touche le fond avant de rebondir. Nous la retrouvons adulte, meurtrie par cette histoire, marquée à vie par cette expérience douloureuse qui lui revient en pleine figure de manière récurrente. Car G., non content d’être un pédophile assumé, relate ses histoires dans ses romans dont l’un recevra même le prestigieux Prix Renaudot essai en 2013.

 

Un auteur reconnu et respecté

Parce que non, Le Consentement n’est pas une fiction … Le récit glaçant de Vanessa Springora est son témoignage de victime de Gabriel Matzneff, écrivain reconnu et auteur prisé du milieu littéraire. Initiateur, dans les années 80, d’une pétition pour la dépénalisation des relations consenties entre adultes et enfants de moins de quinze ans, son œuvre est en grande partie constituée de son journal intime dans lequel il relate son goût pour les mineurs des deux sexes. Autre temps, autres mœurs, disent certain·e·s, notamment au vu des nombreuses personnalités prestigieuses qui ont signé cette pétition à l’époque. Après les innombrables témoignages ces deux dernières années de victimes de prédateurs sexuels dans le milieu artistique, Springora prend la plume, à son tour. Et de quelle manière ! Fluide, sobre et jamais agressif, ce récit est bien plus qu’un exutoire dénonçant un pédophile. C’est une œuvre littéraire dont la qualité n’a d’égal que la violence de son contenu. Laissons le mot de la fin à la victime, à l’autrice exemplaire et courageuse : "Depuis tant d’années, je tourne en rond dans ma cage, mes rêves sont peuplés de meurtre et de vengeance. Jusqu’au jour où la solution se présente enfin, là, sous mes yeux, comme une évidence : prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre ".

-Le Consentement, Vanessa Springora, Grasset, sortie prévue le 2 janvier-

 

Une chronique de July Robert, traductrice et autrice

"Les Grenades-RTBF" est un projet soutenu par Alter-Egales (Fédération Wallonie Bruxelles) qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.