Le canon flamand, ou la difficulté de définir l'identité flamande

La place accordée à l’identité flamande dans l’accord du gouvernement Jambon continue de faire couler beaucoup d’encre au nord du pays. Le sujet suscite de nombreux questionnements dans les médias ainsi que dans le monde académique.

La situation rappelle un peu celle vécue lors de la désignation d’un commissaire européen chargé de "la protection de notre mode de vie européen". Beaucoup s’étaient alors demandé ce qui déterminait un tel mode de vie. La même question se pose aujourd’hui au sujet de "l’identité flamande". Pour le ministre-président Jan Jambon, c’est "sans complexe" qu’elle doit désormais s’affirmer. Son gouvernement a d’ailleurs montré l’exemple : l’identité flamande se retrouve dans tous les thèmes de l’accord où elle peut jouer un rôle. Un outil en particulier va être élaboré pour rendre le concept plus palpable : le "Vlaamse Canon", ou canon flamand.

Le canon flamand, quèsaco ?

Il s’agit en quelque sorte d’une Bible de l’identité flamande. L’idée provient de Bart De Wever, qui s’est inspiré d’un projet similaire réalisé par les Pays-Bas. Le canon devra lister "tous les points d’ancrage de l’histoire et de la culture flamande". Il devra notamment être appris par les élèves et les primo-arrivants. L’objectif est de créer un sentiment collectif d’identité nationale en organisant une sorte de culte autour de différents symboles. Alors qu’en août dernier, le concept demeurait assez vague, le projet a désormais été concrétisé par l’accord du gouvernement flamand.

Reproches et interrogations

Fait étonnant : en 2002, Bart De Wever avait lui-même critiqué la méthode : "l’histoire ne se laisse pas canoniser en une vérité absolue et éternelle", indiquait-il dans De Standaard. "Établir une version officielle du passé est typique des régimes totalitaires". C’est justement l’un des éléments qui inquiète de nombreux historiens du nord du pays. Plusieurs d’entre eux estiment que le projet "sent la naphtaline", et que ce canon est une "variation de ce que les Etats Nations faisaient au 19e siècle pour s’assurer un passé prestigieux".

Au-delà de ça, l’une des plus grandes questions est de savoir qu’est-ce qui est suffisamment important pour figurer dans la fameuse liste ? Aux yeux de qui ? Selon quels critères ? Les événements d’avant 1830 seront-ils pris en compte ? Si oui, combien de tomes faudra-t-il rédiger ? Et puis surtout : quelle place auront les femmes qui, malgré leur rôle, sont jusqu’ici restées dans l’ombre de l’histoire ? Vous l’aurez compris : beaucoup de questions restent en suspens.

Quid des auteurs du canon flamand ?

Cette question pose, elle aussi, problème. Selon l’accord gouvernemental, l’ouvrage devra être réalisé par une commission d’experts "autonomes et pluralistes". Et c’est justement ce dernier terme qui inquiète l’historien Marc Reynbeau. D’après lui, il s’agirait avant tout d’un pluralisme politique, qui suggère une représentativité de toutes les idéologies. Alors que de nombreux historiens ont fait savoir qu’ils refusaient de participer à un ouvrage qui n’est pas discutable, on risque d’aboutir à un canon sélectif, voire biaisé, reflétant une image caricaturale de l’identité flamande.

Les acteurs chargés de véhiculer cette identité risquent pour leur part d’éprouver certaines difficultés. Parmi eux, on retrouve la VRT. Pour le gouvernement flamand, le service public doit plus que jamais "se concentrer sur le renforcement de l’identité flamande". Une mission dont l’interprétation pose question. Le journaliste de la VRT Peter Verlinden tente ainsi de comprendre si l’on parle de l’identité définie par le canon flamand, ou de celle de notre société multiculturelle. La réponse se trouve peut-être dans cette autre phrase de l’accord : "La Flandre est caractérisée par un paysage idéologique divers. Il est important que la VRT y accorde de l’attention, et qu’elle intègre cette diversité dans son offre". Comme quoi, le terme diversité est maniable et relatif. Reste à voir si le canon flamand le sera aussi.

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