La récession mondiale va-t-elle conduire à une crise de la dette pour les pays émergents ?

La récession mondiale que nous traversons va-t-elle conduire à une crise de la dette sans précédent pour les pays émergents tels que le Brésil, l’Inde ou certains pays de l’Est européens ? La question était au centre du "Marché matinal" ce mercredi sur La Première.

Certains pays émergents sont déjà en grande difficulté : le Venezuela par exemple, l’Afrique du Sud ou l’Argentine, qui vient de faire une nouvelle fois défaut sur sa dette publique.

Il faut regarder cette situation de manière évidemment plus nuancée. Pour Sébastien Barbé, spécialiste des pays émergents chez Crédit Agricole en France, les émergents d’Asie sont moins menacés que les autres. "Notamment parce qu’il y a de la marge de manœuvre budgétaire, mais il y a aussi des taux d’épargne et de recherche et développement plus élevés", analyse-t-il.

L’Amérique latine, "zone la plus vulnérable"

"Par contre, l’Amérique latine me semble être la zone la plus vulnérable, poursuit Sébastien Barbé. Et entre les deux, on a la timezone européenne et le Moyen-Orient, qui ne s’en tirent pas si mal pour l’instant. Dernière chose, je voudrais souligner qu’au Moyen-Orient, à mon avis, la dynamique est plus challenging que l’Europe de l’Est, puisque ça repose effectivement beaucoup sur la rente et que les marges de manœuvre budgétaires, comme le taux d’épargne, dépendent beaucoup de la rente pétrolière."

La rente pétrolière a été sérieusement écornée par la chute des prix sur les marchés (moins 30% depuis le 1er janvier) avec aussi évidemment — il faut le prendre en compte — la crise du Covid-19. Globalement, pourtant, les pays émergents s’en sortent plutôt bien, constate Jérôme Sgard, professeur d’économie politique à Sciences Po Paris.

Selon cet expert, "on a une crise majeure de liquidités, non plus locale sur le Brésil ou sur cinq pays d’Asie, mais sur l’ensemble des pays émergents. Mais elle a été gérée. On n’a pas eu de gros accidents de paiement, on n’a pas eu de grosses paniques. On n’a pas eu d’effet de contagion après quasi-défaut ou défaut complet".

Pas de panique sur les marchés

Sur les marchés financiers, pas de panique. Sébastien Barbé le voit aux taux d’intérêt sur la dette des pays émergents.

"Quand on voit qu’après une montée initiale qui a été très brusque, on est redescendu à des niveaux qui sont historiquement très bas. C’est aussi parce que les banques centrales des pays émergents ont baissé leurs taux et c’est aussi parce que les taux américains eux-mêmes baissaient pas mal. Néanmoins, ce qu’on peut dire, c’est que là on ne voit pas de signe qu’il y a une prime de risque importante qui est incorporée par ces marchés."

Cela signifie-t-il que les pays émergents n’ont pas de difficulté pour emprunter l’argent dont ils ont besoin sur les marchés financiers ? Ça dépend. Pour les pays dits "investment grade", c’est-à-dire des pays qui émettent une dette jugée non spéculative — c’est le cas par exemple de l’Inde, de la Thaïlande, de la Hongrie ou encore de la Colombie — pas de gros soucis, leurs besoins de financement ont été absorbés sans difficulté.

"Flexibilité financière"

C’est le constat d’Amélie Roux, chef économiste chez l’industriel français Saint-Gobain : "On voit que les pays 'investment grade' ont eu une véritable flexibilité financière, qui est finalement assez proche de ce qu’on peut avoir sur des pays développés. C’est-à-dire qu’ils ont eu la capacité d’augmenter massivement leurs émissions obligataires ces derniers mois, au-delà de ce que le marché avait l’habitude d’absorber ces dernières années. Et les inquiétudes qu’on a pu avoir sur la capacité de certains émergents à se financer en mars-avril sont largement retombées."

Mais c’est beaucoup moins vrai pour les pays dont la dette est en catégorie spéculative, comme la Turquie ou l’Afrique du Sud. Pour eux, il est nettement plus compliqué et aussi nettement plus cher de se financer massivement sur les marchés financiers.

Mais quel que soit le statut des pays concernés, spéculatif ou pas, une vraie question se pose : comment vont-ils affronter le mur de dettes qui est en train de se dresser devant eux ? Cette question se pose aussi en Europe, et en Belgique en particulier évidemment.

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