La rage des banquiers

Paul Krugman
Paul Krugman - © RTBF

La semaine dernière la Réserve Fédérale a choisi de ne pas relever les taux d’intérêt. C’était la bonne décision. En fait, je fais partie des économistes qui se demandent pourquoi l’idée même de relever les taux d’intérêt intervient aujourd’hui.

Mais la réponse de l’industrie financière pourrait expliquer ce qui se passe. Voyez-vous, la Fed parle beaucoup aux banques – et les banques ont réagi à sa décision avec une rage pure et dure. Pour ceux qui essaient de comprendre l’économie politique des mesures monétaires, ce fut l’équivalent d’un "Aha !". Tout à coup, une grande partie de ce qui a été surprenant dans cette discussion prend tout son sens : il faut simplement suivre l’argent.

Les principes basiques des politiques de taux d’intérêt sont plutôt simples, et remontent à il y a plus d’un siècle, à l’économiste suédois Knut Wicksell. Il défendait l’idée que les banques centrales comme la Fed ou la Banque Centrale Européenne devaient proposer des taux à leur niveau "naturel", défini en termes de ce qui se passe avec l’inflation. Si les taux sont trop faibles, l’inflation va prendre de l’ampleur ; si les taux sont trop hauts, l’inflation va chuter et peut-être se transformer en déflation.

Avec ce critère, il est difficile de défendre l’idée que les taux actuels sont trop bas. L’inflation est basse depuis des années. Notamment, la mesure préférée de la Fed pour mesures l’inflation, qui ne regarde pas les prix de l’alimentaire ou de l’énergie, s’est retrouvée constamment en-deçà de sa propre cible de 2 pourcent, et ne montre aucun signe de vouloir remonter.

Il est vrai que les taux – près de zéro pour les taux d’intérêt à court terme que la Fed contrôle plus ou moins directement – sont très bas si l’on se réfère à l’histoire. Et il est intéressant de se demander pourquoi l’économie semble avoir besoin de taux si bas. Mais toutes les preuves disent que c’est le cas. Mais si vous pensez encore que les taux sont trop bas, où est donc l’inflation ?

Pourtant la Fed fait face à un flot de critique constant quant à sa politique de taux faibles. Pourquoi ?

La réponse, c’est que l’histoire ne cesse de changer. En 2010 et 2011, les critiques envers la Fed mettaient en garde contre une inflation tapie dans l’ombre. L’on aurait pu s’attendre à ce que cette chanson ne change lorsque l’inflation ne s’est pas produite. A la place, pourtant, ceux qui exigeaient des taux plus élevés pour déjouer l’inflation exigent encore des taux plus élevés, mais pour des raisons différentes. La justification du jour, c’est "la stabilité financière", l’allégation selon laquelle les faibles taux d’intérêt nourrissent les bulles et les effondrements.

Je suppose que cette dernière excuse pour relever les taux pourrait être vraie. Mais il est frappant de voir à quel point ces raisons pour relever les taux d’intérêt sont devenues compliquées et douteuses. J’aime voir les choses ainsi : si des politiques de gauche proposaient des explications quant à leurs mesures dépendant à ce point d’une logique brinquebalante et de faibles preuves, ils seraient fustigés pour leur irresponsabilité. Comment quiconque peut-il prendre tout ceci au sérieux ?

Eh bien lorsque l’on voit des explications qui changent sans cesse pour des mesures qui elles ne changent pas, l’on peut parier qu’il y a une arrière-pensée. Et cette rage des banques quant aux taux d’intérêt – combinée au plongeon des actions des banques juste après la décision de la Fed de ne pas les relever – offre un indice très clair sur la nature de cette motivation. Ce sont les profits des banques, imbécile.

Beaucoup de gens se sont laissé entraîner là en tentant de comprendre si l’argent facile était bon ou mauvais pour les gens riches en général. Voilà une question bien difficile. Cependant, ce qui est clair, c’est que les taux bas sont mauvais pour les banques.

Car les banques font leurs profits en acceptant des dépôts et en prêtant les fonds à un taux d’intérêt plus élevé. Et cette façon de faire se retrouve prise dans l’étau d’un environnement à faible taux d’intérêt et les taux auxquels les banques peuvent prétendre sur des prêts sont réduits mais les taux sur les dépôts ne peuvent pas descendre plus bas qu’une certaine limite. La marge nette d’intérêt – la différence entre les taux d’intérêt que les banques reçoivent et le taux qu’elles paient sur les dépôts – a chuté drastiquement ces cinq dernières années.

La réponse appropriée de ceux qui prennent des décisions politiques à cette observation devrait être "Et donc ?". Il n’y a aucune raison de croire que ce qui est bon pour les banques est bon pour l’Amérique. Mais les banques sont bien différentes de vous et moi : elles ont beaucoup plus d’influence. Les responsables monétaires les rencontrent tout le temps, et très souvent, ils s’attendent à les rejoindre lorsqu’ils sont raccompagnés à la porte. De même, il est largement admis que les banques ont une expertise spéciale sur la politique économique, bien que rien dans leur historique ne soutienne une telle croyance. (Par contre, les banquiers ont d’excellents tailleurs).

Nous ne devrions donc pas être surpris de voir des institutions qui répondent aux désirs des banques, sans parler d’une grande partie de la presse financière, élaborer des justifications compliquées pour une hausse des taux qui n’a aucun sens en termes d’économie de base. Et le débat de ces derniers mois, dans lequel la Fed semble étrangement prête à relever les taux malgré les mises en garde des gens comme Larry Summers selon lesquelles ce serait une terrible erreur, laisse à penser que même les responsables monétaires américains ne sont pas immunisés contre ça.

Mais la Fed a fait ce qu’elle devait faire la semaine dernière : rien du tout. Et les hurlements des banques ne devraient pas être vus comme une bonne raison de revoir leur position, mais comme la preuve que cette clameur pour des taux plus élevés n’a rien à voir avec l’intérêt général.

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