La politique républicaine de la machine à exterminer

Paul Krugman
Paul Krugman - © RTBF

Au plus fort de la Guerre Froide, les gens parlaient de "machine à exterminer", des engins qui pouvaient détruire le monde. Quel pouvait bien être l’utilisation d’un tel engin, sachant que quiconque l’utilisant s’exterminerait lui aussi ? Eh bien l’idée principale, c’est que cela pouvait être dissuasif.

Mais il y a avait également la notion qu’un fou ayant accès à un tel engin pouvait l’utiliser pour faire du chantage : "Donnez-moi ce que je veux, sinon je fais tout sauter".

La bonne nouvelle, c’est que ça ne s’est jamais produit en ce qui concerne le nucléaire. La mauvaise, c’est qu’une forme de politique de machine à exterminer – dans laquelle on menace de détruire tout ce qui vous tient à cœur, parce que vous pensez que vos rivaux y tiennent encore plus que vous – se déroule à Washington actuellement, grâce au parti républicain.

La politique de la machine à exterminer a fait son apparition en politique américaine dans les années 1990, lorsque les républicains ont gelé le gouvernement fédéral pour tenter de faire plier Bill Clinton.

Ça ne s’est pas très bien passé pour les républicains. Mais ils ont tenté à nouveau, avec davantage de succès en 2011, utilisant la menace d’un refus de relever le plafond de la dette – forçant de ce fait le gouvernement américain en défaut de paiement, avec des effets potentiellement catastrophiques sur l’économie mondiale – afin d’obtenir des concessions politiques de la part de Barack Obama.

Le monopole politique

Et même s’ils contrôlent désormais la Maison Blanche ainsi que le Congrès, les républicains sont encore dans cette affaire de machine à exterminer – et ce qu’ils menacent de tout faire sauter, c’est le système de santé pour 9 millions d’enfants.

Un peu d’histoire : depuis que Donald Trump a pris ses fonctions, les républicains ont tenté de gouverner comme si les démocrates n’existaient pas.

Ils ont tenté d’abroger l’Affordable Care Act et ont réussi à faire passer en force de gigantesques baisses d’impôts pour les grandes entreprises et les gens riches, sans demander un seul vote démocrate – en fait, sans tenir la moindre audience préalable au cours de laquelle les démocrates auraient pu faire des commentaires sur leurs propositions.

Zéro dépense pour la routine

Aujourd’hui, par contre, les dirigeants républicains ont des problèmes. Ils doivent passer une "résolution continue" de maintien du financement du gouvernement afin d’éviter le gel des dépenses. Mais en dépit du contrôle des deux Chambres au Congrès, ils n’ont pas les votes suffisants.

Pourquoi non ? A la Chambre, le problème principal ce sont les membres de l’extrême droite, qui refusent de soutenir la moindre dépense de routine. Pourtant, les républicains n’ont pas eu besoin des démocrates pour faire passer un projet de loi.

Pourtant, faire passer le projet de loi au Sénat nécessitera 60 votes. Avec seulement 51 républicains, des votes démocrates sont nécessaires.

Autrefois, un parti qui avait besoin d’aide de l’autre côté de l’échiquier politique aurait tenté de mettre en place un accord fait de concessions pour les idées de l’autre parti. Et jusqu’à il y a quelques jours, il semblait que les règles politiques normales s’appliquaient toujours.

Accord sur les "Dreamers" balayé

Un groupe de sénateurs bi partisan a trouvé un accord qui aurait pu satisfaire une priorité démocrate clef : protéger les "Dreamers" – ces jeunes gens arrivés aux Etats-Unis illégalement alors qu’ils étaient enfants et qui souhaitent rester dans le seul pays qu’ils n’aient jamais connu. Et en échange de cet accord – qui incluait quand même un certain nombre de concessions faites aux républicains – les démocrates auraient été prêts à aider au fonctionnement du gouvernement.

D’ailleurs, le fait de protéger les Dreamers est immensément populaire, même parmi les républicains qui sont opposés dans leur grande majorité à leur expulsion. Ce n’est donc pas comme si les républicains lâchaient sur beaucoup de points.

Mais Donald Trump a torpillé l’accord, apparemment parce qu’il ne veut pas d’immigrants venant de "pays de merde".

La machine à exterminer des enfants

Cela a ramené les dirigeants républicains à la case départ et ce qu’ils nous proposent est une nouvelle menace d’extermination, cette fois en direction des enfants.

Voyez-vous, en 1997, un accord bipartisan créait le Programme d’Assurance Santé pour les Enfants, le CHIP, qui est une extension de Medicaid afin de couvrir les enfants qui auraient pu, sinon, ne pas être éligible. Le CHIP est une histoire à grand succès, pour un coût modéré. Et à ce jour, le Congressional Budget Office dit qu’étendre le CHIP pour 10 années supplémentaires permettrait en fait au gouvernement d’économiser de l’argent, parce que certaines familles poussées hors du programme, de force, finiraient par recevoir des subventions pour des sources de couverture plus onéreuses.

Mais les républicains ont fait en sorte que le financement du CHIP arrive à expiration il y a presque quatre mois. Depuis lors, ils ne cessent de promettre de faire quelque chose, mais n’ont rien fait.

Et aujourd’hui, ils ont inclus une extension du programme au passage d’une résolution continue, croyant que cela forcera les démocrates à leur donner ce qu’ils veulent.

Le truc, c’est que les politiques républicains prétendent soutenir le CHIP ; bien qu’il n’y ait pas beaucoup de sondages sur ce sujet, le peu qu’il y a laisse à penser à un très fort soutien populaire, y compris parmi les électeurs républicains, pour que le programme perdure.

Pourtant les dirigeants républicains semblent penser qu’ils vont pouvoir intimider les démocrates en menaçant de faire du mal à des millions d’enfants – parce que les démocrates se soucient davantage de ces enfants qu’eux-mêmes. Ils sont également persuadés que si cette tactique échoue, ils pourront la faire passer pour l’insensibilité des démocrates.

Les démocrates devraient simplement dire non. Ils ne devraient pas permettre la réussite de ces tactiques.

Car une fois que la politique de la machine à exterminer deviendra la norme, tout deviendra alors possible. Donnez-nous ce qu’on veut ou on sabre Medicare. Donne-nous ce qu’on veut ou on détruit la Sécurité Sociale.

Cela doit cesser. Et c’est maintenant qu’il faut poser les limites.

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