La grève au temps de la pandémie

Philippe Walkowiak
Philippe Walkowiak - © RTBF

Arrêter l’économie quand celle-ci reste pour le moins confinée. Cette pandémie n’est plus à un paradoxe ou une incongruité près. D’une certaine manière le "monde de demain" a déjà commencé, mais sans avoir soldé "le monde d’avant".

Les travailleurs dans le doute

La réalité sociale reste marquée par ce qu’elle a vécu, là où l’économie se voit profondément perturbée. Les pouvoirs publics (de la commune rurale à l’Europe) ont débloqué des sommes colossales pour tenir l’économie tant que faire se peut, la tête hors de l’eau. Jamais sans doute depuis la guerre autant d’argent public n’a été aussi largement mobilisé pour tenter de sauver ce qui pouvait l’être. Même la Commission Européenne, garante de l’orthodoxie budgétaire et du contrôle strict de l’argent public, a dû se convertir.

L’incertitude du présent nourrit l’incertitude du futur. Patrons et travailleurs n’envisagent pas cette double inquiétude de la même manière. Les premiers craignent les lendemains incertains là où les seconds regardent ce qui leur reste dans les mains aujourd’hui.

Le patronat en position de force

Depuis plusieurs années, les relations sociales se sont tendues. Les accords se sont faits rares. La pandémie cristallise à présent les antagonismes, tant sociaux que politiques.

Le gouvernement Michel a renforcé le contrôle des salaires. Socialistes et écologistes ont entériné dans l’accord de gouvernement de septembre dernier déjà en pleine pandémie, que l’on ne change pas la loi en la matière. Le banc patronal a donc la loi pour lui et de facto une majorité politique. Cela place de suite le parti Socialiste dans une position inconfortable. Aiguillonné par les demandes syndicales, relayées intégralement par un PTB, en forme dans les sondages, le PS se retrouve en porte-à-faux.

Pourtant, les revendications syndicales restent mesurées : une hausse supérieure à 0,4% (sur deux ans !) n’est demandée que dans les secteurs que la pandémie a laissés en (très) bonne santé. D’ailleurs, on notera que la FEB s’en prend bien plus au moyen (la grève) qu’à la revendication elle-même (la hausse de salaire). En menant une campagne sous le slogan #jetravailleaujourdhui, la FEB tente bien plus d’opposer les travailleurs entre eux que de contester la validité de la revendication.

Le patronat est sur du velours. Il n’existe pas de majorité politique pour changer la loi qui encadre les salaires, en outre verrouillée par l’accord gouvernemental fédéral.

Alexander De Croo croise les doigts et ne peut faire que le pari d’une reprise de la concertation pour éviter que ce dossier vienne empoisonner la vie de son hétéroclite coalition. Les patrons ouvrent la porte à des primes exceptionnelles, éventuellement défiscalisées, là où les syndicats tiennent à une hausse salariale structurelle qui en outre financerait la Sécurité Sociale.

Dialogue de sourds auquel le Premier Ministre et son vice-premier PS, Pierre-Yves Dermagne, chargé de l’Emploi, s’échinent à faire cesser. Sous peine de voir cette profonde dissension sociale devenir un lourd problème politique.

@PhWalkowiak

Belgique: grève nationale du privé (JT 28/03/2021)

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