La grande conspiration de la pousse de soja

Paul Krugman
Paul Krugman - © RTBF

L’administration Trump semble prête à se lancer dans une guerre commerciale sur trois fronts. De ce que l’on peut dire, elle compte s’en prendre simultanément à la Chine, à l’Union Européenne et à nos partenaires du NAFTA (North American Free Trade Agreement). Les répercussions économiques vont être très vilaines.

Mais ce n’est probablement qu’une partie de l’histoire : il y aura probablement des retombées politiques très vilaines également, pas seulement à l’étranger mais chez nous aussi. En fait, je prédis qu’à mesure que vont apparaître de manière bien visible les inconvénients de cette politique commerciale à la ligne très dure, nous allons voir le Président Donald Trump et consorts se lancer dans une atroce chasse aux gens à transformer en boucs émissaires.

En fait, cette recherche a déjà commencé.

Afin de comprendre ce qui nous attend, il vous faut comprendre deux points cruciaux.

L’administration n’a aucune idée de ce qu’elle fait

Tout d’abord, l’administration n’a aucune idée de ce qu’elle fait. Ses idées sur le commerce ne semblent pas avoir évolué du tout depuis que ces dernières avaient été présentées dans un livret blanc signé en 2016 par Wilbur Ross, aujourd’hui secrétaire du commerce, et Peter Navarro, aujourd’hui la star du commerce. Ce livret blanc était un festival d’ignorance crasse et les véritables experts du commerce en vinrent à se taper la tête contre leurs bureaux. Ces gens-là sont donc totalement non préparés aux répercussions qui s’annoncent.

Deuxièmement, l’administration est infestée – et j’utilise ce mot à dessein – de théoriciens du complot.

En fait, apparemment elle considère que le fait de croire à des théories du complot est une qualification professionnelle. Vous vous souvenez peut-être du cas d’une responsable du département de la santé et du service à la personne qui fut temporairement suspendue après des bruits selon lesquels elle aurait travaillé pour des sites internet défendant des idées conspirationnistes. Eh bien il s’avère qu’elle indiqua cette expérience sur son CV lorsqu’elle fut candidate à un emploi auprès du gouvernement. Elle fut engagée non pas en dépit de ses liens avec une politique paranoïaque mais bien grâce à eux.

Que va-t-il donc se passer lorsque le fait de n’avoir aucune idée de ce qu’on fait rencontrera la théorie du complot ?

D’ailleurs, à propos de ces répercussions commerciales : Trump fit la célèbre déclaration suivante "les guerres commerciales sont une bonne chose et elles sont faciles à gagner". Laissons de côté la partie "bonne chose" : il apparaît déjà évident que la partie "facile à gagner" est délirante. D’autres pays ne vont pas céder rapidement aux exigences des Etats-Unis, en partie parce que ces exigences sont incohérentes – Trump exige que l’Europe mette fin aux "atroces" droits de douane qu’elle n’impose pas, en fait, tandis que les Chinois ne parviennent pas à comprendre ce que veut l’administration Trump, et ses responsables traitent ainsi l’Amérique de "capricieuse".

Si l’on ajoute à cela l’énorme quantité de mauvaise volonté que Trump génère à travers le monde, l’idée que l’Amérique va obtenir d’importantes concessions très rapidement manque totalement de crédibilité.

En fait, je trouve ça difficile de voir comment nous allons éviter une série de représailles œil pour œil qui vont finir par nous entraîner tous dans une véritable guerre commerciale.

Et tandis que certaines industries qui concurrencent les produits importés tireront leur épingle du jeu d’une telle guerre, il y a aura un grand nombre de perdants américains. Tout d’abord, un grand nombre d’emplois américains – plus de 10 millions, selon le département du Commerce – sont liés aux exportations. L’agriculture notamment est un secteur très centré sur l’exportation, expédiant plus de 20 pourcent de ce qu’elle produit à l’étranger. Une guerre commerciale éliminerait un grand nombre de ces emplois ; cela créerait de nouveaux emplois dans des entreprises qui font concurrence aux produits importés, mais ce ne serait pas les mêmes emplois pour les mêmes personnes, il y aurait donc beaucoup de bouleversements.

Et les dégâts ne se limiteraient pas aux secteurs lies aux exportations. Plus de la moitié des importations américaines, et 95 pourcent des produits chinois sur le point d’affronter les droits de douane de Trump, sont des entrées intermédiaires ou des biens d’investissement – c’est-à-dire des choses que les producteurs américains utilisent afin de se rendre eux-mêmes plus efficaces. La guerre commerciale qui arrive va donc augmenter les coûts et faire du mal aux projets de nombreuses entreprises, même si elles ne font pas d’exportations.

Comment va donc réagir cette administration friande de conspiration lorsque les victimes de sa politique commerciale d’ici, chez nous, vont commencer à se plaindre ? On en a déjà eu un avant-goût.

A ce jour, nous n’avons eu que des accrochages mineurs ; mais même ceux-ci ont fait plonger le prix de la pousse de soja, que nous exportons en Chine, tandis que le prix de l’acier a flambé. Et les agriculteurs et les entreprises d’acier sont très mécontents.

L'oeuvre de spéculateurs 'antisociaux'

L’administration a-t-elle donc dit "Bon, nous adoptons une posture dure, et il y aura des coûts" ? Bien sûr que non. A la place, Ross a déclaré que les changements de prix étaient l’œuvre de spéculateurs "antisociaux" lancés dans du "profit" et a appelé une enquête de ses vœux. Vous voyez bien, nous ne sommes pas en face des effets prévisibles de la politique de l’administration ; nous sommes face à une conspiration anti Trump.

D’ailleurs, ce genre d’accusation n’est pas chose normale pour un haut responsable de gouvernement. Je suis ce genre de choses, et je n’ai jamais rien vu de la sorte.

Et souvenez-vous, les pousses de soja et l’acier ne nous offrent qu’un avant-goût limité des bouleversements qui nous attendent. Comment l’administration va-t-elle réagir au retour de bâton lorsque la guerre commerciale sera réellement lancée ? Va-t-elle admettre qu’elle a mal jugé les effets de sa politique ? Bien sûr que non.

Ce que je prédis plutôt c’est qu’elle va commencer à trouver des super méchants partout. Elle va attribuer les effets néfastes du conflit commercial non à ses propres actions mais à George Soros et au Deep State (ndlt : cet état profond, Etat dans l’Etat, théorie popularisée par l’extrême droite et l’administration Trump).

Je ne sais pas comment ils vont pouvoir intégrer le MS-13 (ndlt : le gang que l’administration Trump estime le plus dangereux et responsable de la majeure partie du trafic de drogue aux USA) à tout ça, mais ce qui est certain c’est qu’ils vont essayer.

Ce qu’il faut comprendre, c’est que la politique de la guerre commerciale va probablement finir par ressembler à la politique de Trump en général : rechercher des gens innocents à diaboliser.

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