"L'identité turque est basée sur la négation du génocide arménien"

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Cent ans après le génocide arménien, sa reconnaissance officielle demeure un enjeu sensible et délicat, y compris dans notre pays. L'éviction du cdH de la députée bruxelloise Mahinur Ozdemir pour avoir refusé d’associer les mots "génocide" et "arménien", a d’ailleurs cristallisé les tensions cette semaine. Mise au point revient sur cette question sensible avec des représentants de trois partis politiques (PS, CDH et MR) et de la communauté turque et arménienne. Peut-on parler d’électoralisme ? Les citoyens et élus belgo-turcs sont-ils sous l’influence d’Ankara ?

Voter une résolution à la chambre pour reconnaître officiellement le génocide arménien: toutes les parties présentes autour de la table semblent demandeuses. Sauf le représentant de l’ambassade turque.

Dans les faits cependant, la députée bruxelloise Simone Susskind (PS) précise d'emblée qu' "Il faut prendre en considération le fait que la négation du génocide fait partie de la constitution de l’Identité Turque. Ce n’est pas évident de le reconnaître. Même si les massacres sont reconnus par de nombreux Turcs, le mot génocide a beaucoup de peine à franchir leur bouche". Le ton est donné. Dommage que ni Mahinur Ozdemir (cdH), ni Emir Kir (PS) n'aient accepté l'invitation de Baudouin Remy à participer au débat.

Interrogée sur le cas épineux du bourgmestre de Saint-Josse-ten-Noode, Simone Susskind ajoute qu’ "Emir Kir devra se plier aux décisions que le PS prendra sur la question dans l’avenir. Le PS m’a demandé de faire une médiation sur cette question, de manière discrète au départ car il est difficile de demander cela à des turcs de Belgique". Une transition en douceur pour les socialistes, à l'opposé de la méthode Lutgen.

Avant tout une question de nationalisme

Pour Bernard Coulie, professeur d'histoire orientale à l'UCL, "ce génocide résulte d’une poussée du nationalisme turc au sein de l’empire ottoman. Et c’est un courant permanent depuis le début du 20e siècle jusqu’à aujourd’hui". Cela s'inscrit dans la lignée des déclarations faites cette semaine par plusieurs élus bruxellois qui confirmaient l'importance du nationalisme turc. Un nationalisme très présent dans la diaspora turque, y compris à Bruxelles. Difficile dans ces circonstances d'envisager un vote à la chambre sans risquer d'offusquer une partie de l'électorat turc.

Par l'intermédiaire de son porte-parole, Veyzel Filiz, l'ambassade de Turquie calme le jeu. Le propos officiel s'est assoupli en plateau, mais l'essence reste la même: "Cet épisode demeure très présent au niveau du ressenti des communautés turques. C’est resté quelque chose de négatif pour beaucoup de familles turques". Pas de génocide donc, mais plutôt une guerre civile. Et à ceux qui affirmeraient le contraire, le porte-parole de l'ambassade précise "que la programmation et l’éradication de toute une population sur tout un territoire n’est pas ce qui s’est passé en Turquie. Cela est de l’ordre d’une diabolisation". Ambiance. 

"Les 'Jeunes Turcs' comme les nazis"

Si les faits sont prescrits, Michel Mahmourian, l'ex-président du comité des Arméniens de Belgique, souhaiterait néanmoins "trouver des mesures de justice en sanctionnant et en interdisant le négationnisme". Cela serait de nature à rendre justice aux arméniens et autres chrétiens mais surtout de permettre aux communautés de s'entendre en nouveau. "Le vivre ensemble a été terminé brutalement en 1915. Et aujourd’hui la priorité pour les arméniens est d’obtenir justice. Les alliées de la Première Guerre mondiale ont fermé les yeux sur les crimes des 'Jeunes Turcs' et les ont laissés en place, comme l’espéraient certains dirigeants nazis en 1945".

Une requête d'autant plus légitime selon Michel Mahmourian qu'une résolution a été votée au parlement européen. Un vote important à plusieurs égards selon Bernard Coulie "puisqu'un génocide non-reconnu ouvre la porte à un autre génocide, comme ce fut le cas avec la Shoah. Sans oublier qu'un génocide est un crime organisé. Au-delà du crime de guerre, c'est prémédité. On ne reconnaît pas à l'autre le droit d'être humain, donc on l'élimine".

Et chez nous ? 

En Belgique, le MR compte aller au bout du processus comme le souligne Daniel Ducarme, le chef de groupe du parti à la Chambre: "Sur le fond, oui des textes ont été déposés. Cette majorité à l’intention d’aller plus loin. La Belgique doit reconnaître officiellement le génocide arménien comme tel, comme l’a fait le premier ministre Charles Michel". Cela ne semble cependant pas convaincre le député fédéral George Dallemagne. Pour l'élu cdH, le texte reçu de la majorité ne reconnaissait pas le génocide arménien mais se contentait de proposer la commémoration du centenaire du génocide. Et de se demander "Pourquoi alors ne pas voter cela tout de suite et attendre la fin de l'année ? Pour ne pas se fâcher avec la Turquie dont on organise Europalia Turquie à la rentrée ?".

Le génocide c'est les autres

L’attitude ambigüe au sein de la classe politique manifeste? La peur d’affecter un certain électorat, voire de choquer une puissance politique comme la Turquie ne permet pas encore d’y voir très clair sur le front de la reconnaissance officielle du génocide. Pour Simone Susskind (PS) "Il y a un travail en profondeur à faire. De pédagogie et d’éducation, ici en Belgique et aussi en Turquie. D’autant qu’en Turquie l’accès aux sources historiques n’est pas évidente".

Mais selon Güldener Sonomut, correspondant NTV pour le Benelux, " Il y a déjà eu un procès en Turquie. Et depuis 10 ans, il y a des académiciens turcs qui ont commencé à débattre. Il y a depuis une petite évolution. Les turcs qui sont en Belgique, eux, ont une position plus rétrograde sur le sujet, ce qui fait que l’on a du mal à avancer en Belgique".

Pour en débattre, Baudouin Remy recevait :

Denis Ducarme – chef de groupe MR à la Chambre

Georges Dallemagne - cdH- député fédéral

Bernard Coulie – UCL professeur d’histoire orientale

Michel Mahmourian – avocat – ex président du comité des Arméniens de Belgique

Veyzel Filiz – Porte-parole ambassade de Turquie

Simone Sussking – PS – députée bruxelloise

Güldener Sonomut  journaliste – correspondant NTV pour le Benelux

RTBF

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